C'est étrange, je n'ai pas encore pleuré cette époque. Ça a parfois approché de mes yeux mais jamais plus.
J'y repense parfois en scrutant mon plafond immaculé, ou en regardant défiler ce qui sépare mes vies par la fenêtre du train.
Des villes et des vies. Des TGV en traits d'union.
C'était mon premier envol. L'indépendance. J'y croyais à peine, je l'avais décidé sans y croire et sans le voir venir.
Je me rappelle mon premier départ. Roni Size dans le train et petit matin sur les collines. Je suis parti. J'étais parti. A la
gare, en arrivant, avec mon gros sac qui me sciait l'épaule, j'ai senti l'odeur de la mer. Son goût. L'océan.
Et puis le CROUS. Cube gris écaillé et semelles qui crissent. Le lino qui colle des cuisines communes. Mon bidet entartré et les portes
qui claquent, et surtout les douches froides et poilues au bout du couloir. Premières désillusions.
Et puis la magie de la mer. Les galets et les mains dans les poches. Cheveux au vent, mouille tes chaussettes et l'apprentissage de la marée.
Le reflet des tours dans l'eau du port. Les mats qui tintent et sonnent des pistes cyclables en promenades dominicales.
Et puis eux. Nous. Les bières sur le port et les paninis à 17 francs. Tomate mozzarella basilic, le goût de La Rochelle et de nos sorties.
La cave et ses vieux fauteuils enfumés, sourires en coin, rires aux éclats devant des pichets de blanc. On jouait à des jeux cons
à en casser des verres. Cheval. Sur les tables humides de vin, les coquilles des cacahuètes s'entassaient comme la soirée passait.
Et puis les bus, partout. Comprendra qui peut. A deux, à dix. Dans le canal, le bassin des grands yacht, au pied des tours... La réminiscence des
bières ingurgitées glougloutaient dans les reflets troublés de nos sens.
Et puis chez tout le monde, de canapés en poufs, de soirées bouffe en passe moi tes CD. Les caissières de Carrefour et les courses
collectives. Les balcons, les salons et lâche cette guitare. La plage et le Parc des Pères le soir pour enfin se parler.
Et puis laisse, je ferais la vaisselle demain. Mon nouveau studio et ses 20 mètres carrés et vue sur Oléron. Le regard des canards
sur le lac, sur le chemin des cours.
Et puis c'est retombé, un peu. Il y a eu des histoires de cœur. Les autres, moi. Celles qui ont duré, celles qui ont raté. Celles
qu'on n'a pas su. Celles qui n'ont pas laissé de traces et celles qui durent encore.
La fin s'est approchée. J'ai encore vomi quelques fois mais ce n'était plus ça. Je crois qu'on le sentait. On le savait tous qu'on avait pas
assez profité. On s'en mordait les doigts des week-end télé.
Et puis la fin, cette fois. On se rappelle, faudra qu'on se revoie. Les deuxième années nous ont fait une fête. Les adieux se sont
étalés sur plusieurs jours dans les départs différés. Torture. Mon dernier jour est arrivé.
J'ai déménagé mon cube blanc avec vue sur la mer. J'ai ramené les photos de ces deux années. J'ai ramené mes bouts de vies dans la voiture pleine à craquer qui
sentait la fin d'une époque dans une lumière détestable.
C'était la vraie fin. Celle qui plonge dans le pragmatisme et c'est fini de rigoler. Celle qui tue le rêve et maintenant il faut faire
quelque chose de ta vie. Tout le monde ailleurs et moi nulle part, dans les destins qui se recroisent parfois avec regret.
Ce jour là, sur l'autoroute, je laissais des morceaux de moi dans le rétroviseur.
décembre 2001