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 On s'imagine  ( pensées / blues )

On s'imagine toujours être différent. Au moins un peu. On s'imagine ne pas faire comme tout le monde, penser différemment, être moins con surtout. Et puis, à bien regarder les autres, ils ont l'air de zombies, ils font la gueule. On dirait qu'ils ne pensent rien. On voit bien qu'ils sortent de leur boulot con, sont ahuris, lobotomisés, pressés de rentrer regarder la télé.

On se dit tout ça et puis, au rayon fringues en soldes de chez carrefour®, on a le malheur de croiser un miroir et de se voir dedans :

Alors on voit un grand type tout maigre et biscornu avec des lunettes d'intello et un panier en plastique vert à la main avec des pains au lait et une boite de haricots verts dedans. Il a les épaules en bouteille de coca, une vieille parka élimée, un pantalon qui tire-bouchonne sur des jambes trop grêles, des cernes sous les yeux, le nez un peu rouge et un regard à peu près vide de toute émotion.

Et merde.

Conclusion pessimiste : je suis comme tout le monde.
Finalement on est tous emporté là dedans sans bien comprendre, on traîne tous notre carcasse, seuls ou accompagnés, vers une mort certaine mais en remplissant tout ça de vide et en faisant semblant de croire que ça sert à quelque chose. Et sous mes airs de ne pas être d'accord, je fais finalement bien tout pareil sans ouvrir ma gueule.

Conclusion optimiste : tout le monde est comme moi.
Alors sous leurs airs de trépanés les gens rêvent d’autre chose, ne sont pas dupes, espèrent quelque chose quelque part. Ils sont sensibles. Ils pleurent de bonheur quand le matin le vent souffle sur eux, quand Billie Holliday chante, quand ils finissent un bouquin qu’ils voudraient ne jamais voir s’arrêter, quand quelqu’un leur souris dans la rue. Ils pleurent de colère et de honte devant leur télé, devant la connerie proclamée, les gens qui crient, les voisins qui écoutent la musique à fond, les parents qui abandonnent leurs enfants à la crèche, les plans de carrières et les plans sociaux.

Mais je crois plutôt qu’ils s’en foutent. En tout cas je ferais bien de me racheter une parka, y en a en solde à pas cher...

février 2004

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