En relisant mes réflexions d’il y a presque deux ans, j’ai pris comme une claque. J’y parlais de ne pas me
laisser entraîner, de ne pas devenir ce qu’on attendait de moi. Aujourd’hui ma lâcheté m’a rattrapé.
J’ai fini par prendre la place qui m’était destinée, le plus sagement du monde et un sourire aux lèvres. Je suis cadre.
Je parlais à l’époque de ne pas passer ma vie au boulot, de ne pas me laisser submerger. Je pensais sans
doute à celui qui avait dit aux soixante-huitards en révolte : «rentrez chez vous, vous finirez tous notaires».
La suite des évènements lui a donné raison. Ces faux révolutionnaires devenus les dignitaires de la société
actuelle étaient pour moi l’exemple à ne pas suivre. Je me doutais déjà qu’il serait difficile de ne pas
le suivre, j’en ai aujourd’hui la confirmation.
Je ne croyais pas au capitalisme, ou du moins il n’était pas pour moi une source de motivation, car y croire ou
pas ne change rien à l’affaire. Je cherchais une façon de vivre qui me permette d’y échapper, de ne pas me
prostituer pour lui, tout en sachant qu’il est impossible de vivre hors du système.
Maintenant j’ai la confirmation de cette impossibilité, ou de mon incapacité à trouver une solution.
La pression sociale est beaucoup trop forte, bien au dessus de ma faible résistance. De toute façon cette
révolte a toujours été pour moi plus rhétorique que factuelle.

C’est le début pour moi d’un parcours initiatique. C’est ainsi que je préfère le voir.
Il s’agit de rentrer dans la cage aux fauves et de m’y endurcir, d’y apprendre les règles pour un jour
- j’espère - trouver d’autres solutions. Pour le moment je joue le jeu, mais je commence à me rendre compte du danger.
Autour de moi je vois une incompréhension et une surprise dès que je commence à parler de ce qui peut me tenir à cœur.
La profondeur de l’imprégnation culturelle de cette société du spectacle m’apparaît avec brutalité.
Il faut dire que jusqu’à maintenant je fréquentais essentiellement un milieu étudiant, choisissant mes amis
(sans doute inconsciemment) parmi ceux qui comme moi n’y croyaient pas trop. Ceux qui n’aiment pas sortir en boite,
ceux qui n’aiment pas le foot, ceux qui n’écoutent pas la radio, ceux qui lisent des bouquins...
À présent que je suis dans le monde professionnel je côtoie toute cette partie de la population qui m’était resté cachée.
Celle qui achète l’album de Patrick Bruel, celle qui regarde Star Academy, celle qui fait du roller parce que c’est fun,
celle qui trouve que le jazz c’est ringard, celle qui croit qu’une bonne soirée finit forcément en discothèque,
celle qui croit... Ma non-appartenance à cette pensée est difficile à cacher. Pourtant elle doit l’être.
Avouer que danser ne m’amuse plus m’attire des regards étonnés tout comme le fait d’ignorer le score de Nantes-PSG.
Avouer que les bénéfices de l’entreprise sont le dernier de mes soucis serait suicidaire. Pourtant, souvent j'ai envie
de hurler que je n'en ai rien à foutre.
Alors je me tais et je dis Amen. À force de ne pas vivre comme je pense, je commence à penser comme je vis
(ce n’est pas de moi mais c’est tellement vrai). J’espère que je parviendrais toujours à garder cela en tête.
J’espère que toujours je me rappellerais que je ne fais que jouer le jeu. J’espère que le jour où mon parcours
initiatique sera terminé, je trouverais la force et le moyen de m’extirper de tout cela,
le moyen de vivre autrement, en accord avec moi-même.
octobre 2002