Parfois vos faiblesses vous sautent au visage, comme ça sans prévenir.
En conduisant distraitement ma voiture en direction d'un centre commercial dans le but de renouveler ma garde robe élimée,
des gens parlaient dans mon autoradio sans que je les écoute vraiment. Et puis au milieu de leur conversation, une phrase s'est
détachée du flot pour s'incruster dans mon cerveau :
" La lucidité est impotente s'il elle ne permet pas de changer les règles du jeu. "
La machinerie pâteuse de mon cerveau s'est activée pour tenter de s'imprégner de la signification de cette phrase.
Alors cette après-midi qui s'annonçait gentiment apathique a pris un ton beaucoup plus désespéré.

Pourquoi un type à la radio se permettait, comme ça, sans prévenir, de me mettre face à ma lâcheté ?
Comment osait-il me mettre le nez dans ma merde ? En tout cas il avait tapé en plein dans le mile. S'il y a bien une chose dont
je suis à peu près fier, c'est bien ma lucidité. Et voilà qu'en une phrase bien sentie on me détruisait
tout. Ta lucidité, si tu n'en fais rien, tu peux te la garder (version soft).
Alors moi qui fais le malin, qui me dis parfaitement lucide sur ce que je fais, qui pense mesurer l'absurdité de tout ce que je
fais, finalement je n'en tire rien de valable. Moi qui glorifie le beau et l'inutile, moi qui crache sur le quotidien débile,
sur l'agitation vaine, moi qui griffonne des trucs, tape sur une batterie en sachant très bien que jamais je n'en ferais un métier,
je ne fais que mettre du sparadrap sur mes écorchures. Je ne fais que planquer le fait que je passe la majorité de ma vie
à gaspiller mes quelques compétences à des choses absurdes dont le monde pourrait grandement se passer.
Ma fameuse lucidité ne change en rien cet état de fait. Ne pas être dupe ne me sert à rien si je ne suis pas capable
d'agir en conséquence. On en revient toujours au même point. Ma révolte et d'autant plus pathétique que finalement
je n'aspire qu'à ce petit confort mesquin, à cette tranquillité. Éviter de se poser des questions sur la
suite, abandonner lâchement les quelques valeurs que je peux avoir et y aller comme tout le monde tous les matins.
Le salaire qui tombe à la fin du mois justifie bien la pression que l'on met sur mes épaules 8 heures par jour. Et encore
je ne suis pas le plus à plaindre. Si seulement je pouvais juste un peu arrêter d'être lucide et vraiment agir. Pour une fois.
Et merde, ça veut rien dire ce que je raconte. Je vais me coucher tiens.
mai 2004