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 Page blanche  ( pensées / blues )

Cette impression terrible d'être une page blanche. Une feuille vide de tout mot, vierge, sur laquelle les gens projettent leurs phantasmes et leurs imaginations. Être discret et aimable suffit pour que les gens vous prêtent toutes les qualités qu'ils souhaitent, et ils s'en donnent à cœur joie. Vous devenez un être quasi parfait orné de tous les dons. Mais ils ne vous connaissent pas, en fait vous n'êtes pas parfait, c'est évident. Vous êtes essentiellement lâche, vous vous retenez en toute chose, vous avez peur d'envoyer bouler ceux qui vous agacent. Vous n'osez faire sentir votre impatience. Non, vous n'êtes pas gentil en réalité, on vous prête cette qualité car vous savez vous effacer, vous écraser pour être plus précis. Alors vous devenez un peu le réceptacle des confidences, l'auberge espagnole, le confident qui ne contredit jamais. Mais parfois des gens creusent un peu et voient ce que vous êtes. Ils voient le misanthrope en vous, ils découvrent vos rancœurs, l'enfoiré que vous pouvez être.

Cette impression terrible d'être une page blanche. Une feuille vide de tout mot, vierge, qui donne aux gens l'impression qu'ils peuvent s'en servir, la remplir à leur guise. Être effacé et silencieux suffit pour que les gens profitent de vous, vous imposent leurs vues et leur façon de faire. Vous n'êtes rien, vous êtes une page blanche, on ne va pas non plus vous demander votre avis ! D'ailleurs vous n'en avez pas, vous n'existez qu'à peine, rien que comme support. Mais vous n'êtes pas rien, vous ne dites rien mais n'en pensez pas moins. Vous êtes typiquement de ceux qui n'en pensent pas moins. Votre avis vous semble le bon, le meilleur d'entre tous, un avis fin et nuancé. Pourtant, du fait de votre approbation apparente, les ordres vous échouent, et de n'avoir donné votre vision des faits, vous ne les exécutez qu'à contre cœur. Vous traînez des pieds et n'osez dire pourquoi car le moment de contredire est passé. Contredire est votre hantise. Alors votre attitude résignée renforce encore un peu cette image translucide qu'est la vôtre.

Cette impression terrible d'être une page blanche. Une feuille vide de tout mot, vierge, ou presque, sur laquelle certains déchiffrent quelques mots jadis écrits mais vite effacés. Être timide et énigmatique suffit pour que les gens cherchent à vous connaître. Ils voient les hésitations en vous, ils les comprennent, ils vous encouragent à aller plus avant. Leur attitude paternaliste vous agasse en même temps quelle vous flatte. Un mélange de honte d'être reconnu comme peureux, et d'envie de profiter de l'occasion de vous dévoiler. C'est ce que vous ressentez. Mais cette protection étouffante vous bloque, vous vous retenez encore, bouffis de contradictions. Alors on s'éloigne de vous, on vous reproche de ne pas remplir cette feuille blanche, de ne pas faire l'effort de continuer les ébauches à peines visibles. On s'éloigne de vous pour la même raison que l'on s'était approché : parce que votre page est blanche, parce que vous n'avez pas changé, parce que vous n'avez pas comblé les espoirs des autres.

Vous laissez votre page blanche uniquement parce que vous avez peur qu'on la lise. Vous avez peur qu'on ne l'aime pas, qu'on la tourne en ridicule. Mais vous n'y gagnez rien. Vous craignez autant l'avis des autres que vous le désirez. Vous dépendez tellement de l'avis des autres que vous n'osez rien leur proposer. Mais vous n'y gagnez rien. Il serait temps d'écrire quelque chose sur cette page blanche. La vie est un jeu où l'on ne perd que si l'on ne joue pas.

mai 2005

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