Aujourd'hui, à l'instant, il y a à peine une poignée de minutes, j'ai vu la femme de ma vie. J'en suis sur, je l'ai bien vue. C'était elle, je l'ai tout de suite reconnue. Mais bien sûr je n'ai pas réussi à lui parler.
Classique. Elle m'a littéralement sauté au visage dans les rayons moquettés d'un grand magasin de la culture de masse dont le nom tient en quatre lettres (nous l'appellerons la "F").
Je me traînais, bien tranquille dans mes sandales. Je m'apprêtais nonchalamment à rentrer chez moi quand un petit bout de femme tout pressé d'un mètre soixante cinq environ m'est apparu. Elle marchait rapidement et regardait partout en quête d'un livre
quelconque. Je crois que je suis resté tout con à la regarder, comme ça, au milieu de la F. Elle portait un débardeur rose avec des bretelles très fines et un décolleté en V, un jean moulant un peu délavé.
Je ne me rappelle pas si elle avait des chaussures. Surplombant ses épaules dorées et satinées à souhait, son visage enfantin était éclairé par des yeux clairs et des cheveux blonds coupés mi-longs, un peu en bataille.
Je ne sais pas pourquoi mais c'était elle. Habituellement je préfère les brunes avec les cheveux attachés en arrière mais pour le coup je ne me suis pas posé la question. Après m'être remis de ma surprise, enfin pas
complètement non plus, je l'ai regardé me croiser sans me voir. Elle cherchait quelque chose des yeux mais visiblement ce n'était pas moi...

Alors je l'ai observée de loin, en faisant semblant de regarder les nouveautés au rayon polars. Elle me tournait le dos, cherchant toujours ce fameux bouquin, son dos nu était parcouru par deux bretelles roses.
Elle n'était pas bien épaisse. J'ai contemplé ses omoplates en me disant qu'il n'y avait pas d'autre endroit au monde ou je n'aurais voulu me trouver que tout près d'eux, à portée de souffle de ces deux petits os glissant
sous sa peau et dessinant dans son dos des formes étranges que j'aurais voulu parcourir de mes doigts. C'était loin d'être une naïade plantureuse, mais tout en elle me pétrifiait.
Abordant une vague manœuvre d'approche, j'ai essayé de me retrouver en face d'elle, histoire de voir si je ne m'étais pas trompé. A nouveau son regard et son visage m'ont ébouriffé. C'était sûr, c'était bien elle, cette fois point de "belle de loin, loin d'être belle".
Elle avait l'air accessible, gentille, curieuse, simple... Une fille qui me secoue comme quand je vais parler devant trente personnes, une fille que je ne matte pas pour ses formes exhibées sous quelques micromètres de tissus,
une fille à qui je me demande ce que je vais bien pouvoir dire, c'est forcément elle.
Alors, avec mon cortex préfrontal un peu déconnecté j'ai essayé de réfléchir. Je me suis dit "bon, garçon, si tu ne lui parles pas maintenant, t'es la plus grosse merde que le monde ait jamais porté, et pire que tout,
tu t'en voudra toute ta vie". Comme je m'étais déjà préparé à l'occasion, j'ai essayé de me remémorer les phrases de mon
accrochothèque. Mais aucune ne me paraissait pertinente. Au lieu de vraiment chercher comment agir,
je me contentais de regarder ses épaules, de loin, en me laissant submerger par l'envie d'y finir ma vie.
À force de tergiverser, elle a fini par le trouver son bouquin. Elle est partie vers les caisses en tenant trois livres
contre sa hanche, presque en courant. Je l'ai suivie, je crois qu'elle portait des baskets. Mon petit débardeur rose avait un joli petit cul. Elle n'avait pas beaucoup de poitrine, mais ça c'est pas grave du tout quand on
a un visage qui retournerait un éléphant ivre mort.
Finalement, et comme d'habitude, je me suis laissé débordé par l'idée que je serais incapable de faire quoi que ce soit pour l'aborder. Je me suis convaincu que ce ne serait qu'un souvenir de plus, qu'une griffure
supplémentaire dans mon ego. Je ne suis pas parvenu à essayer de lui de lui parler, je n'ai rien trouvé pour l'inviter à boire un café. Je n'ai pas trouvé de prétexte pour me retrouver tout simplement près d'elle pour
regarder sa nuque sous ses mèches blondes, pour être près de sa peau, de ses biceps, pour poser mes yeux sur ses poignets et contempler son cou, ses yeux, pour lui masser le dos à l'huile d'onagre, pour savoir ce qu'elle écoute comme musique, ce qui la fait rêver,
ce qui lui fait peur. Je n'ai rien fait pour l'inviter à sortir, pour avoir l'occasion de la découvrir, d'entourer sa taille, de poser ma main sur ses épaules, de caresser ses clavicules, de goûter ses lèvres...
Comme toujours je n'ai rien fait. Je l'ai juste regardé partir de la F, toujours aussi pressée dans son débardeur rose. Partie, la femme de ma vie. Et puis moi aussi je suis rentré, lentement. L'esprit encore embaumé
dans le dessin de ses omoplates et de ses yeux clairs. Encore raté. Je me suis traîné jusque chez moi, dans mes sandales, pour cracher mes regrets sur ce clavier d'ordinateur et les répandre à ceux qui voudront les
lires et pourront les comprendre. Comme dit la chanson de Brassens (poème d'Antoine Pol) :
"(...)
Mais si l'on a manqué sa vie
On songe, avec un peu d'envie,
À tous ces bonheurs entrevus,
Aux baisers qu'on n'osa pas prendre,
Aux cœurs qui doivent vous attendre,
Aux yeux qu'on n'a jamais revus.
Alors aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir,
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir."
juillet 2003