bord
idées gueule blues pensées

blues   


 Réciprocité  ( pensées / blues )

Vivant ? Mort ? Je m'apprêtais à justifier mon manque d'activité. À combler le vide de mes écrits en expliquant que non, je n'étais pas mort, que justement j'étais vivant, pour une fois. Une brève période d'action, de relation. Quelques semaines sans larver sur mon ordinateur, des journées remplies, accomplies. Mais avant d'avoir le temps de l'expliquer il a fallu que ça retombe.

Pourtant la journée s'était bien passée. Calme mais remplie, sans à-coups. Efficace. Mais je suis retombé dans l'apathie. Je l'ai senti venir, je le vois à ma façon de ne pas avoir envie de me faire à manger, à traîner sur internet. Alors j'ai bullé, j'ai fait trop cuire les pâtes, je me suis traîné en inaction. Le téléphone a sonné, je n'ai pas répondu. Le véritable déclencheur a été le téléphone. J'ai bâclé ma fin de repas, j'ai pris une douche. Ma fatigue actuelle me force à me laver le soir pour garder un retard décent le matin au boulot. Je me suis rhabillé et je suis sorti, les cheveux à peine secs. J'avais besoin de marcher dans la ville. La ville la nuit, mes randonnées non-stop quand ma tête bouillonne. Le besoin de lâcher de l'énergie, la peur de tourner en rond chez moi. La justification de mon envie de n'être pas dérangé.

Premiers pas, premiers personnages croisés : un homme, trapu, en vieux pull démodé, croule sous le poids d'un sac poubelle qu'il porte sur son épaule. Il progresse à petits pas, peinant sous son barda non identifiable. Plus loin une vieille femme à sa fenêtre (qui tient plutôt du soupirail poussiéreux au raz du sol) regarde la rue, me regarde passer, derrière elle la télé illumine de bleu la pièce aux meubles défraîchis. Encore quelques pas, un barbu dans une cabine téléphonique fouille dans un sac plastique, il me voit, s'arrête, me regarde l'air ahuri, me scrute alors que je passe, je tourne au coin de la rue, je sens toujours son regard dans mon dos. Est-ce donc la soirée des loosers ? Ces premières rencontres guident mon itinéraire : je veux marcher seul, je vais fuir le centre, le contourner, marcher dans les quartiers résidentiels, seul avec mes pensées.

Les trottoirs m'entraînent, je me rapproche de chez elle : mon dernier râteau. Un des rares épisodes sentimentaux notables de ces derniers mois. Mon masochisme me pousse à passer à coté de chez elle, je crois deviner de la lumière derrière ses volets. Je cherche sa voiture dans la rue. Travaille-t-elle ce soir ? Je cultive le mal-être, je gratte la plaie. Sa voiture blanche est à deux rues de là. Celle immatriculée en W. Elle est donc chez elle. Dans ma tête flotte le tube de Maroon 5, celui qu'il y avait sur son autoradio quand je l'ai ramenée, trop ivre pour conduire. Qu'on ne s'y trompe pas, ma vie n'est pas aussi dissolue et remplie qu'elle en a l'air. Continuer de marcher, poussé par la tension qui me tire le ventre. Je contourne le centre, j'évite les pôles d'activité. Mon pas rapide dans les ruelles résidentielles.

Moment inévitable, je passe près d'une zone peuplée, je hâte le pas. Je croise deux filles en longs manteaux. La brune, jolie, me dévisage, je fais de même. Elle doit avoir dans les 20 ans, peut-être moins. Soupir. Il faut dire que j'ai mis les habits qui me vieillissent : pantalon de velours, pull à col roulé. Je porte aussi mes lunettes. Je fais donc deux ans de plus que l'âge que je fais d'habitude. C'est à dire trois ans de moins que mon age réel. Relisez, vous n'avez pas dû comprendre. C'est mathématique. Les filles cherchent des garçons matures, plus âgés qu'elles : je plais aux lycéennes. Non réciprocité. J'y reviendrais. Un type me demande si j'ai une clope. Non désolé. Il s'éloigne sans me répondre. Je ne lui sers à rien. Connard.

En représailles à cette confrontation avec la vie, je prends encore du large au delà du centre ville, me perds un peu dans des quartiers mal connus. Je découvre des liaisons nouvelles entre des points de la ville indéfinis. Si je regarde bien, mes virées pédestres prétendument erratiques sont comme ma vie : faussement originales. Je suis perdu quand je sors de ma routine. Les pensées se déroulent, je réfléchis déjà à écrire tout cela, je prends note mentalement. Ça me fera mon prochain texte, il risque d'être long. Je ne sais pas si quelqu'un le lira en entier. Je crois que c'est possible. Non que ma vie soit passionnante. Tout le monde s'en fout. Non, les gens qui vous lisent en entier le font parce qu'ils se voient dedans. Par effet de miroir. C'est ce que je fais aussi. Non, les gens qui me lisent s'en foutent, ils se regardent. Non réciprocité.

La zone pavillonnaire déserte s'éloigne, s'efface devant les cafés, les visages derrière les vitres. Si j'étais un héro de roman noir, j'entrerais dans l'un d'eux. Je m'assoirais au bar pour y boire une bière. Je draguerais mollement la serveuse. Mais je lis trop de livre et j'attends trop que ma vie leur ressemble. Soudain avec clarté : je comprends le but de mes marches frénétiques. Je ne m'arrête jamais. Je ne m'arrête pas car je cherche à n'être nulle part. Quand je ne tiens plus en place chez moi, quand je ne veux parler à personne, ne voir personne, ne tenir aucun rôle, je sors marcher dans la ville. C'est dans la mobilité permanente que je parviens à n'être nulle part. M'asseoir dans un bar me forcerait à jouer un rôle, à prendre position. Même croiser des gens m'oblige à me regarder marcher, à me prêter attention. Alors j'évite les zones peuplées, je marche seul, dans les rues qui se donnent en pâture, dans ce silence qui me permet de m'absorber dans mes pensées, de bercer mes réflexions dans une marche automatique, rapide et régulière. Ma fuite, ma lâcheté dans une marche. Maintenant j'ai Jean-Jacques Goldman dans la tête, c'est malin.

Cela doit faire près d'une demi heure que je suis parti, il est temps de penser à fermer la boucle. Je ne peux pas contourner entièrement le centre ville, ce serait trop long. Alors je vais trancher dans le vif. Couper par le milieu dans la partie la plus creuse, viser le point faible. Du monde s'agite, un peu. Des voitures, des moteurs, des éboueurs, des chiens qui promènent leurs maîtres, des couples qui se tiennent par le bras, des bus, des groupe bruyants. Marcher, croiser des regards. Trancher dans le vif puis ressortir de l'autre côté. La boucle se referme. Ma tension retombe un peu, j'ai épuisé dans ces minutes de marche les soubresauts nerveux qui m'avaient jeté hors de chez moi. Il me reste encore un soupçon de cette angoisse au fond du ventre, je sais que je ne m'en débarrasserais pas ce soir. J'espère qu'il me restera suffisamment d'envie pour écrire ce texte en rentrant chez moi.

Ce serait l'occasion de redonner un peu de vie à mon site. Pourtant je voulais m'orienter vers des textes moins intimes. Finir cette satanée nouvelle, écrire l'autre à laquelle je pense depuis quelques jours, ou même continuer ce site là sur lequel j'ai beaucoup plus de retours que les quelques états d'âmes que j'étale ici. Non réciprocité encore. Les gens me félicitent pour un site qui ne me tient pas à cœur. Pour celui-ci, dans lequel je mets ce que je suis, je ne reçois que des spams pour enlarger mon pénis. La vie est-elle toujours peuplée de non réciprocité ? Est -on toujours amoureux des filles qui ne vous voient pas ? Celles qui vous admirent vous laissent-elles toujours indifférents ? Ceux à qui l'on pense vivent-ils toujours leur vie sans vous ? Ou est-ce moi qui prends bien soin d'éviter tout engagement par ce stratagème grossier ?

Deux filles hilares me font signe en passant en voiture. Je sors de mes pensées, leur rend leur salut. Je ne sais pas quelle tête je fais. De quoi avais-je l'air ? J'ai mal aux pieds. Ma tension était retombée trop vite : un panneau lumineux pour la saint valentin me rappelle pourquoi je suis ici. Plus loin des amoureux se courent après, rient, se vident des bouteilles d'eau sur la tête. Près du bar vers chez moi, un homme assis sur un muret se tient la tête. Est-il triste ? Non, il vomit. Vidé de tout je rentre chez moi, le pas lourd et lent. Comparer mon état d'esprit et mon rythme au départ et au retour. Je ne sais plus ce qui m'a poussé dehors. Je suis vidé, désabusé. Je note tout ça avant de me coucher. À mon grand dam, je fais encore dans l'auto-apitoiement nombriliste. Ce que je voudrais éviter. Perdu, il n'y a que là que ça me vient.

février 2005

m'écrire