Au plus profond de mon cerveau, coincées entre le bulbe rachidien et le cortex orbito-frontal, dans les limbes de mon cerveau limbique, errent des pathologies stagnantes.
Des incomplétudes, des frustrations neurasthéniques et toutes leurs attributions. Forgées à coups de microtraumatisme, d'infantilisation et de surprotection, mes psychopathologies
ont fait leur petit chemin. Elles se sont incrustées dans mes synapses, poisseuses comme de la graisse trop cuite. Elles ont pris possession de ma structure mentale, elles sont si
profondément encrées là dedans qu'il devient impossible de les enlever. Comme des métastases d'un cancéreux général, le petit crabe de ma psyché névrosée fait désormais partie
intégrante du paysage, puisque tout s'est construit autour. Le pseudo-romantisme de mes envolées lyriques n'est que la voie sinueuse que trouve mon esprit pour crier au travers
de cet étouffoir. Il se forge un chemin dans les ruelles troubles et cherche à s'exprimer par les seules voies qui restent disponibles. Etouffé, malformé, inadapté, incapable de
réagir. Peur des autres, haine de soi, peur de soi, haine des autres. L'isolement est ma seule solution.

Tout peut se résumer en quelques termes psychiatriques. Le tableau clinique classique des troubles de la personnalité conviendrait parfaitement à mes petites errances et à celles
plus grandioses des romantiques et autres poètes maudits qui n'ont fait que cracher avec plus d'enthousiasme que moi leur impuissance à se laisser vivre. Tout comme la grille
psychanalytique, l'explication biologique peut également démystifier en quelques lignes et à grands coups d'actes gratifiants ou d'inhibition de l'action, toutes les turpitudes
et angoisses qui m'enflent la cervelle.
Incapacité. Inadaptation. Non appartenance.
Mes mécanismes de fuite sont très au point, je les développe depuis ma plus tendre enfance. Je crois que c'est grâce à eux que ma santé mentale reste présentable, par l'évitement
systématique des situations angoissantes, de celles qui me mettent face à mes incapacités, face aux autres. Pourtant je sens qu'un jour risque de venir où je ne pourrais plus
fuir. Je le sens de plus en plus proche. Je sais que ce jour là, acculé à mes peurs, ma tension artérielle va faire péter les scores, je sens que si mon organisme survit, c'est
ma santé mentale qui trinquera, et vice versa. J'ai une bombe à retardement dans la tronche. J'ai pensé, il fut un temps, que la maturité la désamorcerait, calmement. Je sais à
présent qu'une bombe ne se désamorce pas d'elle-même, je vais la trimbaler jusqu'à ma mort.
Peut-être que l'explosion sera très lente. Elle ne sera alors pas spectaculaire, mais elle fera son œuvre en détruisant ce qui cherchait à s'échapper de la gangue suffocante de
ma névrose. Dans ce cas elle me rendra creux comme une vieille moule. Autiste au monde. Comme une vieille momie déshydratée dont on a vidé la cervelle par les narines et qui
sourit à force de n'avoir plus de lèvres..
Ou alors la déflagration sera spectaculaire comme une supernova. Elle déchirera ma structure mentale si recroquevillée sur elle-même. Elle me rendra psychotique, schizophrène,
asocial. Elle laissera mes frustrations s'exprimer par le biais de la haine et de la folie. Les émotions, la bride au cou, feront enfin fi de l'embrigadement socioculturel policé
qui me caractérise. Je serais le psychopathe à enfermer. Je pourrais enfin hurler à m'en décrocher la glotte dans des salles capitonnées. Sous le couvert de la folie je vomirais
l'inutilité, l'absurdité, l'agitation futile et masturbatoire. J'affirmerais à tous leur erreur et leur inanité. De toute façon on ne m'écoutera pas : ce sont les symptômes normaux
de la schizoïdie paranoïaque borderline mutante, la véritable lucidité.
Mais sûrement rien de tout cela. Non, pas tant de lyrisme, beaucoup trop flamboyant. Non, plus probablement, le vieil obus n'explosera pas. Il restera enfoui sous les couches de
terre brune de mon cerveau et rouillera tranquillement. Il me laissera me débattre dans le monde, dans les angoisses de mes vices cachés, sans me venir en aide. Le salaud. Bof.
octobre 2003