Ce qui m’énerve en ce monde, c’est que ce l’important n’est pas tellement ce qu’on dit, mais la façon dont on le dit. Ceci est à l’opposé de mes convictions et de ma façon de faire. Je procède toujours en essayant d’être le plus juste possible, de présenter les choses le plus objectivement possible, en pensant que cela suffira à apporter de la valeur à mon propos. Naïveté crasse ! Il suffit de proférer la plus infâme ânerie sur le ton de la certitude et d’un air assuré pour être suivi par la majorité des moutons.
Un exemple typique remontant il y a quelques mois, sur un plateau de télé : José Bové face au professeur Beaulieu. Le faux agriculteur face au scientifique à côté de la plaque. Le sujet en était bien sûr les OGM, fer de lance de la lutte du moustachu face à l’horrible science sans conscience de mèche avec tous les pourris de cette terre.
Sur un sujet aussi complexe que les organismes génétiquement modifiés, le discours simpliste et caricatural fonctionne à merveille, illustrant parfaitement le principe selon lequel asséner un message à grands coups de gueule est bien plus efficace que tenter laborieusement de présenter la situation avec impartialité.
Dans ce cas précis l’opposition était presque caricaturale :

À ma droite, Bové, le cultivateur qui a passé une partie de son enfance en Floride, ses parents étant enseignants chercheurs à l'université de Berkeley et qui veut se faire passer pour un gars de la France profonde avec son ton si "terroir". Affalé dans son fauteuil, la voix forte, la phrase sûre et sans hésitation, Bové maîtrise parfaitement son image avec sa chemise à carreaux.
À ma gauche, le professeur Beaulieu, en duplex d’on ne sais où, sans doute à peine sortit de son labo, un peu hagard, pas très bien cadré par la caméra, un costard fatigué sur ses épaules voûtées. Il hésite à contredire, semble intimidé par la gouaille de son adversaire, oublie l’exactitude de ses arguments pour se laisser déborder par le stress du direct et l’arrogance de Bové. Pourtant, malgré cela Beaulieu arrive à placer ses pièces : la distinction entre les OGM de Monsento et autres multinationales et son riz OGM à lui destiné à lutter contre un parasite. Il explique que les maïs en plein champs son castrés et ne risquent pas de contaminer autour. Il dit que les OGM sont inévitables et qu’il est préférable de trouver en France le moyen de les développer intelligemment avant de se faire bouffer par les OGM des grands groupes américains. Il explique que détruire des essais sous serre est absolument absurde et qu'en empêchant la recherche Européenne, Bové ouvre grand la porte à ceux qu'il dénonce.
Mais voilà, on devient vite chiant à rentrer dans le détail. Présenter la situation dans sa complexité ne fonctionne pas. Bové, sur le plateau, analyse parfaitement la situation. En expert du marketing démagogique il sait que Beaulieu dit vrai mais que son message rate sa cible et qu’il est inefficace. Il se rend bien compte que c’est lui qui à l’air le plus crédible, alors il se permet de balayer d’un revers de main tout le propos péniblement construit par Beaulieu, le contredit sans aucune subtilité, certain que son adversaire ne saura s’en relever et lâche : "Vous connaissez mal votre dossier". La négation pure et simple ne laisse pas de place à l’argumentation : Beaulieu bafouille s’emmêle, hésite à jouer des mêmes armes que Bové.
Joies du direct oblige, on n’a plus le temps, il faut parler d’autre chose. La confrontation se termine. Bové triomphe. Beaulieu est pathétique, j’ai mal pour lui et en même temps je lui en veux de n’avoir pas su se défendre. Il avait toutes les cartes en main mais a perdu au bluff. Jamais je n’ai autant trépigné devant ma télé.
La vie est comme un jeu de poker. On peut s’en réjouir. Moi ça me dégoûte.
Méthode pour réussir : simplifier le discours, oublier les détail gênants, ne pas reculer devant la contradiction pourvu qu’elle soit proférée avec conviction. Choisir un camp, peu importe lequel du moment qu’il est sans nuance et parfaitement identifiable. Ensuite pousser tout droit sans se poser de question, parler fort et tout le monde suivra. Efficacité garantie.
avril 2004