Les yeux me piquent comme si j'avais passé une nuit blanche. Pas un soupçon de motivation ne traverse mon cerveau. Mon système nerveux central est en mode veille et l'économiseur d'écran fait défiler des images de prairies ensoleillées, de chemins forestiers ombragés, de studios de répétition, de lits aux draps froissés.
J'ai beau agiter la souris de mon esprit, impossible d'interrompre le mode veille.
En bas, au standard, les coups de fils épars jalonnent l'espace sonore. Mon téléphone reste aphone. Les bureaux sont calmes. Le mercredi après-midi est toujours calme. Par ma fenêtre, trois arbres aux feuilles un peu jaunies tressaillent sous le vent. Le ciel, gris moucheté de bleu, avance à une vitesse presque perceptible. En revanche le temps semble paralysé.
Contrairement à ce que m'indique mon horloge interne, je ne suis revenu de ma pause de midi que depuis un quart d'heure, il faudrait que je change les piles.

Ce n'est pas que je n'aie rien à faire, loin de là. Je pense même être plutôt en retard. Simplement mon métabolisme est plus fort que ma volonté. Toute mon énergie est concentrée dans mes intestins. Le sang a fuit mon cerveau pour une durée indéterminée et je n'ai pour le moment aucune envie de solliciter son retour.
Je ne trépigne pas vraiment, je ne souhaite pas non plus me sauver en courant, ni dormir. Je suis assis à mon bureau et je laisse des images me traverser. Mes yeux ne regardent rien. Mes oreilles ne retiennent aucun son significatif, comme si les conversations du couloir étaient dans une langue étrangère. Je ne joue pas au démineur, je ne regarde pas mes mails, ni les news sur google. Je suis assis à mon bureau, un dossier devant les yeux que je n'ai même pas ouvert. Je ne fais pas semblant de travailler, je ne travaille pas du tout. Heureusement pour moi personne ne passe dans le couloir. Je ne sais pas si on pourrait me voir, je suis ailleurs. Ou plutôt nulle part.
Il semble qu'une digestion particulièrement violente associée à une fatigue globale puisse provoquer des états de conscience modifiée proches de l'autisme. Intéressant à observer. Penser à noter tout ça.
Tiens, je vais faire un tour dans les couloirs. Ça va me dégourdir les jambes.
Je vais vraiment finir par être en retard.
septembre 2004