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 Ce n'est rien  ( pensées / idées )

Prostrée en pyjama sur le clic-clac du salon, Marion regarde d'un œil vide la boule de papier froissé sous le meuble de la télé. Depuis mercredi après midi, la lettre de licenciement qu'elle a jetée n'a pas bougé. Depuis ce mercredi après midi, Marion n'a pas bougé non plus. Licenciement économique. Officiellement il s'agit d'un recentrage de l'activité et une restriction budgétaire dans le service client. Des mots si creux qu'elle en tremble encore de colère.

Elle revoit encore sa responsable, coincée dans le couloir et n'osant la regarder dans les yeux : "Ce n'est pas contre toi, mais nous avons dû faire un choix. Tu sais, il faut bien choisir quelqu'un." Il faut bien choisir quelqu'un. Cette phrase résonne dans la tête de Marion depuis ce mercredi où elle a rangé son bureau en emportant dans un minuscule carton les quelques affaires qui lui appartenaient. En l'espace de quelques heures son monde s'est volatilisé. Il fallait bien choisir quelqu'un, mais le choix s'est porté sur elle, sans hésitation, Marion en est convaincue. Elle sait que c'est parce qu'elle n'a pas su être à la hauteur des objectifs que lui avait fixés la direction il y a près de deux ans. Elle sait qu'elle n'a pas réussi à prendre sa mission à bras le corps.

Marion a passé la journée d'hier et une partie de cet après-midi en pyjama après s'être levée vers quatorze heures. Elle s'est traînée de son lit à la cuisine, de la cuisine au canapé, grignotant sans même se faire un vrai repas. Marion est amorphe. Elle ressasse sans cesse le film de ces derniers mois : tout ce qu'elle n'a pas vu venir, toutes ses erreurs. Sa culpabilité lui est évidente.

Pour la troisième fois depuis mercredi, le téléphone sonne. Pour la troisième fois c'est Sandrine qui veut lui remonter le moral et lui propose de passer chez elle. Cette fois-ci elle accepte, elle ne va pas rester coincée chez elle pendant des jours. Surmontant sa honte, elle se lave et s'habille avant de prendre le bus en bas de chez elle. Sur le trajet, la réalité du monde la surprend. Comme elle si ne s'y attendait plus. Ainsi tout est réel, tout continue comme avant ? Le monde ne s'est pas arrêté mercredi ? Il semble que non, la vie des autres a l'air de suivre son cours, avec cette insupportable façon de faire comme si de rien n'était, comme si l'univers ne s'était pas effondré.

Dans son fauteuil, Sandrine est mal à l'aise. Les premières minutes sont difficiles. Une tension inhabituelle est suspendue entre les deux amies, les mots se heurtent sur leurs lèvres, les silences sont douloureux. Mais l'envie de parler est plus forte. Marion fini par dire tout. À quel point elle se sent anéantie, combien son boulot a laissé un vide immense dans sa vie alors qu'elle pensait relativiser son importance. Mais surtout combien tout cela est la preuve absolue de l'inutilité de sa carcasse qu'elle trimbale depuis trop longtemps. Elle a perdu la moindre trace de confiance en elle. Si on peut tout perdre en si peu de temps, c'est que rien ne sert à rien, que tout est du vent.

Marion aurait voulu se sentir libérée d'avoir craché tout cela, mais tout reste bloqué dans son ventre.

Sandrine accuse le coup, hoche la tête, s'agite sur son siège, se tord les mains. Confronté à ses propres peurs, elle finit par lâcher : "Ce n'est rien, ça arrive à beaucoup de gens. Je sais que c'est moche, mais le monde tu travail est comme ça, tu vas retrouver du boulot bientôt. Ce n'est pas la peine de te mettre dans ces états. Ce n'est rien, ça va passer." Le reste est à l'avenant. Marion reçoit sans broncher les habituelles phrases de réconfort. En fait elles ne les reçoit pas vraiment, elles lui passent largement à côté. Marion est seule, Sandrine lui parle mais elle reste seule.

Dans le bus qui la ramène chez elle, Marion respire très fort par le nez pour ne pas craquer. Elle évite absolument de croiser le moindre regard, d'ouvrir la bouche, elle sait qu'elle ne résistera pas. Tout ce que Marion souhaitait, c'est de l'empathie, de la compréhension. C'est un "je comprends, c'est terrible, ton monde s'effondre, je suis avec toi". Mais le "ce n'est rien" tourne comme un écho dans sa tête. Les mots enflent, comme une litanie, lui tapent dans le crâne : "je suis à bout, j'ai tellement honte que je ne sors plus de chez moi, tout a disparu, mais ce n'est rien. Putain, ce n'est rien. PUTAIN CE N'EST RIEN !""

novembre 2004

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