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 Extra sensoriel  ( pensées / idées )

Il faut que je me place dans le triangle d'écoute, que je sois un des sommets du triangle équilatéral formé avec les deux enceintes. C'est facile à repérer, c'est l'endroit le plus fripé sur mon canapé.

Je choisis un disque, le place dans le lecteur. The Bad Plus, These are the vistas. Plage n°10 : Silence is the question. Ce morceau nécessite une attention exclusive. L'écouter dans d'autres conditions serait un gâchis insupportable. Je m'assois dans le clic clac en mode sieste. Mon PC est éteint, j'ai fermé la porte de la cuisine pour ne pas entendre le frigo. Je ne perçois que le bruit des voitures au loin sur le boulevard. Je suis dans un cube de silence où pénètrent quelques sons venus de dehors.

Les premières notes remplissent mon cube. Elles sont lentes, disséminées dans l'espace. Je commence à prendre conscience de la structure spatiale du trio. La contrebasse est à droite et lance les premières touches. Le piano est à gauche et esquisse le thème, d'abord par bribes discontinues, qui se rejoignent pour enfin se compléter.

J'espère que ça va marcher. Je suis un peu fatigué, je suis dans les bonnes conditions. Les yeux fermés, j'écoute les volumes, les distances entre moi et les sons. L'espace a quelques soubresauts mais ça n'est pas encore ça.

Très en douceur, la batterie arrive, droit en face de moi. La cymbale ride et le cercle de caisse claire indiquent le battement, prennent le relais de la basse dans le maintien du tempo. Ce nouvel élément spatial rajoute la troisième dimension, celle qui manquait pour que cela commence vraiment. Comme aspiré vers l'extérieur, je sens les sons s'éloigner de moi, occuper un espace que je sais ne plus correspondre à aucune réalité physique. Surtout ne pas rouvrir les yeux. Encore hésitant, les sons se contractent et viennent réintégrer l'emplacement des enceintes. Surtout garder les yeux fermés, garder toute la concentration.

Maintenant que le batteur a repris le contrôle du tempo, le pianiste, assis sur ma gauche, et le bassiste, debout sur ma droite, zigzaguent autour des temps. Les notes de piano deviennent des ondes cycliques décalées, toujours dans la tonalité du thème. La basse est en rotation ondulatoire. Je reste concentré. Ça revient, d'abord lentement, une légère altération. Puis d'un coup les sonorités se dilatent, me propulsent en arrière. La pièce dans laquelle je me trouve maintenant fait dans les 20 mètres de large et au moins 50 de long. La musique est une masse sonore qui flotte dans l'air devant moi, quelque part au milieu de cet espace. Une masse à la fois lointaine et très proche, sentiment de distorsion indéfinissable. Les musiciens sont toujours à leurs places respectives. Cette fois c'est un chaos parfaitement maîtrisé, des nappes complexes de piano, des pulsations de contrebasse, un déluge de cymbales. Le positionnement de la batterie m'apparaît avec netteté : toms et cymbale ride vers la gauche, grosse caisse et caisse claire en face, charley et crash sur la droite.

Je garde les yeux fermés pour maintenir cette impression de dissociation, ce décalage auditif que j'ai réussi à reproduire encore une fois. Celui qui me fait perdre tout repère, qui fait que tout est loin et si proche, qui fait que la musique est simultanément dans mon ventre et dans une sphère à 20 mètres de moi. Je sens la contrasse vibrer dans mon intestin en même temps que je la visualise, ambrée et brillante, en face de moi à une distance qui doit correspondre au salon de mon voisin. Mes sensations physiques sont en parfaite contradiction avec ce que je sais de la configuration des lieux, je ne parviens à maintenir cette illusion qu'en gardant les paupières closes. Je suis ailleurs, je ne suis dans aucune dimension.

On approche du point d'orgue du morceau. Ma respiration bat la mesure, mes muscles sont tendus, un tiraillement jouissif. Une à une, les notes ne veulent plus rien dire, ne se placent par rapport à aucun élément du morceau, mais l'ensemble est une onde, de l'émotion pure, les lumières d'une ville qui défilent, une vie, des sourires, un bord de mer, la nuit surtout, une inspiration saccadée, la peau, des phosphènes qui ondulent.

Et puis tout ralentit. Baisse de pression. Atterrissage. Et le silence.

Je reprends mon souffle. Dans le dixième de seconde qu'il faut pour que je rouvre les paupières, le mur en face de moi revient à sa place, mon cube se rétracte pour reprendre ses dimensions habituelles. Si proches. Dans le silence inopiné, j'entends la tête de lecture reprendre sa place et le disque arrêter de tourner. Et une de plus.

février 2005

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