ou le romantisme pathologique
ou tentative initiale d'argumentation structurée ayant fini en bouillon de poule
En guise d'introduction, voilà l'idée que je me fais du romantisme, à partir du thème esquissé par Houellbecq dans le très bon mais pas drôle "Rester Vivant" qui dit :
Compte tenu des caractéristiques de l'époque moderne, l'amour ne peut plus guère se manifester ; mais l'idéal de l'amour n'a pas diminué. Étant, comme tout idéal, fondamentalement situé hors du temps, il ne saurait ni diminuer ni disparaître.
D'où une discordance idéal-réel particulièrement criante, source de souffrances particulièrement riche.
Les années d'adolescence sont importantes. Une fois que vous avez développé une conception de l'amour suffisamment idéale, suffisamment noble et parfaite, vous êtes fichu. Rien ne pourra, désormais, vous suffire.
Outre une affirmation de départ un peu abrupte et manquant d'explication ainsi qu'une utilisation quelque peu abusive d'adverbes, je suis globalement tout à fait d'accord. Mais extrapolons, allons un peu plus loin et le thème débordera de la vision de l'amour. Le romantisme ne se limite pas à une vision idéale de l'amour. Le romantisme c'est une vision idéale de tout. Et c'est d'autant plus pire. D'où la phrase cruciale : "rien ne pourra, désormais, vous suffire" et ceci dans quelque domaine que ce soit. En résulte une insatisfaction généralisée pouvant mener à une recherche acharnée et délétère de la perfection, une apathie neurasthénique, une envie frénétique de créer, une mise en scène de soi ridicule et Chateaubrianesque*… que sais-je encore.
Je crois que ma première prise de conscience de cette conception du romantisme date de quelques années. Je regardais, avachis sur le canapé de mes parents un quelconque Dimanche Drucker ou je ne sais plus quelle émission de divertissement people. Situation qui, convenons-en, atteint des sommets dans le romantisme. Donc à la télé il y avait un reportage sur Muriel Robin, qui était alors en perte de vitesse. Elle était interviewée chez elle sur son canapé et le ton global était du genre : on pense que je suis une comique troupière mais en fait je suis un être sensible. Je commençais à ricaner cyniquement mais ça n'a pas duré. Au fur et à mesure, je voyais qu'elle ne simulait pas, que ce n'était pas uniquement une entreprise de réfection de l'image publique comme sait en produire la télé. On sentait une véritable déchirure, profonde, à vif. Elle avait les larmes aux yeux. Puis une phrase s'échappa de sa bouche : "je voudrais que la vie ce soit comme dans un film"**. C'est très con à dire comme phrase. Mais cette petite femme boulotte, aux sketches nerveux, à la voix irritante, qui soudain vous sort ça le sanglot au bord des lèvres sur son petit canapé de petit appartement parisien, ça m'a retourné le bide instantanément. Dans ces cas là vous savez, il n'y a plus rien entre vous et la télé, les quelques mètres qui vous séparent de la lucarne disparaissent et l'empathie vous happe intégralement, dans les quelques minutes qui suivent, la vie réelle à côté de vous a comme une espèce de fadeur inadmissible. Je n'ai pas dû faire beaucoup mon malin dans la soirée qui a suivi.
Bref.

Et donc, pourquoi fiction m'a tuer ? Oui ça vient, deux minutes. Fiction m'a tuer parce que pour peu que vous ayez eu une enfance un peu à part, pour peu que vous n'ayez pas pleinement fait partie de ces marmots ou ados si bien adaptés aux jeux de leur âge, si proche des idéaux télévisuels gominés des séries américaines aux dents luisantes, pour peu que vous ayez un peu été à part, par choix ou par obligation, pour peu que vous ayez décidé de traîner dans les centres de doc entre les bouquins plutôt que sur les terrains de basket alors vous avez compensé par l'immersion dans la fiction. Les héros de l'adolescence se substituent à votre vie, les héros de "Croc Blanc", de "l'Île au trésor", puis des romans de Tolkien, d'Herbert sont vos vrais amis. L'immersion dans ces univers où vous n'avez pas besoin de faire preuve de courage puisque les personnages le font à votre place, vous isole du monde dans une bulle loin de toute angoisse. Parfois en redescendant de votre nuage, vous rapportez avec vous un peu de cette sensation d'absolu, de puissance, vous vous imaginez héro à votre tour. Mais les autres, ceux qui osent prendre part au réel, vous remettent bien vite à votre place. Évoluer dans le réel vous demande beaucoup trop d'efforts.
Le romantique est quelqu'un qui a des problèmes avec le réel, qui a lu trop de bouquins, vu trop de films. Quelle est la cause ? Quelle est la conséquence ? Tout cela prend source trop tôt pour répondre précisément. Fiction m'a tuer. Dans les fictions, tout coule de source, s'articule. Même quand les choses se passent mal, les émotions sont sublimées, être le spectateur de destins dramatiques ou grandioses vous donne cette impression de perfection, d'enchaînement inéluctable. L'œuvre de construction de l'artiste fait son effet, le déroulement s'empare de vous, vous berce, vous faites semblant de ne pas vous en rendre compte, vous jouez le jeu. Alors quand le film se termine ou quand vous refermez le bouquin, parfois, s'il était particulièrement en résonance avec ce que vous êtes, vous flottez pendant quelques minutes, ou quelques heures. Vous êtes nimbés de cette atmosphère. Vous gardez encore en vous cette perfection. On reconnaît la qualité d'un film ou d'un livre, à la durée de cette période d'euphorie.
Mais la vie ce n'est plus pareil, il n'y a jamais de violons aux moments fatidiques, il n'y a qu'une radio nasillarde ou un scooter pétaradant. Il y a que vous vous sentez mal sapé(e), que ça ne se déroule pas comme prévu, que vous n'avez pas toujours le courage. Il y a que rien n'est parfait, il y a ce bouton sur votre front, il y a vos maladresses, il y a les incompréhensions. Il y a que la vie, en fait, ne prend pas le chemin voulu. Il y a que vous n'avez pas la place voulue. Alors vous attendez la prochaine occasion de vous plonger dans la fiction pour échapper à ce réel de merde. Alors fiction m'a tuer. Vous passez à côté de tout parce que ça ne se passe pas comme dans un film. Vous pourriez au moins faire un effort, mais votre idéal est haut, beaucoup trop haut. Vous vous condamnez à ne vivre qu'entre rêve et frustration. Prenez garde, le cynisme s'approche de vous. Les cyniques ne sont rien d'autre que des romantiques frustrés.
Mais je parlerai du cynisme une autre fois.
* Microsoft® Word® m'indique que ce mot n'existe pas et me propose Capitaux-risqueurs à la place. Intéressant non ?
** ou une phrase approchante, c'est pas comme si je m'en rappelais par cœur
juin 2005