Près de chez moi, juste au bord d'une grande place et à l'angle entre deux rue, il y a une maison. Elle se cache derrière
un haut mur en pierres et une petite cour intérieure. C'est une grande maison, peut-être un hotel particulier, de style début
du siècle et haut de deux étages. Au milieu de la cour il y a un grand et bel arbre, un tilleul, ou alors un marronnier, calme et
protecteur, serrein, bien qu'encerclé par la pierre et le flux bruyant des voitures.

Mais surtout, dans cette maison et cette courette, il y a une petite fille aux cheveux blonds-gris qui doit avoir 5 ou 6 ans. Je l'aperçois parfois en longeant
à pied le mur de pierre de la maison. La première fois que je l'ai vue, c'était l'été. Elle était assise
sur le rebord de ce haut mur, perchée à plus de 2 mètres. Elle était presque invisible si on ne levait pas un peu la
tête en passant, cachée qu'elle était sous l'ombre des branches massives et touffues de l'arbre qui la surplombait. Elle avait
un air grave et sérieux. Pensive, elle regardait la place et les voitures tournant autour. Il se dégageait d'elle une impression
de sérénité surprenant pour une fillette de son âge. Peut-être s'imaginait elle être une princesse
emprisonnée attendant du secours. Au alors surveillait-elle son domaine pour le protéger des attaques. Peut-être m'a-t-elle
dit bonjour, du haut de son mur, je ne me le rappelle plus. Toujours est-il qu'elle jouait très bien son rôle.
Je l'ai encore vue aujourd'hui, elle jouait avec un petit garçon. Son frère ? Elle était
toujours grimpée entre le haut mur de pierre et l'arbre cette fois endormi par l'hiver. Et, bien que riant et courant, elle avait toujours cet
air mature et serein qui m'avait frappé la première fois.
A chacune de ses apparitions, une nostalgie diffuse m'a envahi. Je me suis demandé ce que pouvait être la vie de cette petite fille.
Je me suis demandé si elle était heureuse dans ce petit univers, ce coin de calme encerclé par la ville. Je l'ai imaginée
romantique, un peu empruntée, peut-être fille de riche pourrie-gâtée. Je l'ai un peu enviée aussi, car je sais
déjà que plus tard elle gardera en elle ce mur et cet arbre. Je sais que ce lieu sera le paradis de son enfance et cet arbre, son
protecteur. Je l'imagine, à trente ans, revenant dans cette cour, amoureuse de ces pierres et de l'ombre de ces feuilles. Je sais qu'elle
gardera le souvenir de ses contemplations comme des instants heureux et qui, quoi qu'elle fasse, seront perdus.
janvier 2004