La caissière le soir après 19 heures.
Ou : "Bonne soirée""
Cher Journal,
Ce soir j'en ai assez. J'en ai assez de ces bips et de ces gens qui passent sous mon nez. Je ne supporte plus de voir défiler tous ces produits, cette bouffe, ces rouleaux de PQ... Je vais encore en rêver cette nuit. Et pourtant demain je vais encore me lever et y retourner. Comme tous les jours. Ça me déprime. Ou peut être est-ce autre chose. C'est un peu confus.
Il m'est arrivé quelque chose de bizarre aujourd'hui. Ça flotte encore dans ma tête et me laisse sans forces. C'était la fin de ma journée, je faisais le soir : 18h- 21h. C'est la période calme. Entre nous avec Sylvie on appelle ça "l'heure des célibataires". Il n'y a pas de familles, pas de gamins qui crient. La plupart des clients sont seuls, juste avec un panier en plastique, pas de caddie. Ils font leurs courses en sortant du boulot. Pour éviter la cohue du vendredi soir ou du samedi après-midi.

Enfin bref. Il n'avait qu'un panier lui aussi. Il devait être 7 heures 1/4 environ. En voyant ce qu'il avait acheté je l'ai tout de suite classé dans la catégorie célibataire. Des portions individuelles, des plats cuisinés, des surgelés, des boites de conserve, un pack de bières. Enfin le truc habituel. Il n'était pas très grand, très brun, les yeux gris, très jeune. Je lui aurais donné 21-22 ans. Plutôt mignon.
Il avait l'air un peu ailleurs, lointain. Il avait un léger sourire sur les lèvres. Peut-être triste, ou de joie diffuse. Je n'en sais rien. Ça m'a fait penser à ces statues de dieux indous ou tibétains qui sourient les yeux fermés, mais sans vraiment sourire. Il pensait peut être à quelque chose d'amusant, ou à un vieux souvenir.
Quand il a fini, il a payé en liquide, farfouillant dans son porte-monnaie. Je lui ai rendu la monnaie et lui ai dit au revoir.
Au moment de partir il m'a regardée et ma souhaité une "bonne soirée". Quelque chose dans la façon dont il m'a regardé à ce moment m'a frappée. C'est comme s'il m'avait vraiment regardée moi. Comme s'il me souhaitait véritablement une bonne soirée. Je veux dire, c'est une formule de politesse qu'on me dit tous les jours. Mais lui ne me le disait pas comme une formule de politesse, il souhaitait sincèrement je passe une bonne soirée. Oh, je m'exprime mal, je ne sais pas comment retranscrire ça. C'est la première fois que ça m'arrive. J'ai eu l'impression d'exister pendant quelques secondes. Tout ce que j'ai pu faire c'est de baisser les yeux, gênée, en lui souhaitant la même chose.
Alors j'ai pensé à ma soirée. Elle ne s'annonçait pas tellement bonne. Juste solitaire et sans relief. Un repas rapide, la télé avant d'aller me coucher pas trop tard. Le vide de ma vie ma frappée en plein visage. Les larmes me sont montées aux yeux.
Après il est parti avec ses sacs au bout des bras. Je l'ai suivi du regard mais il ne s'est pas retourné. J'aurais voulu le suivre, savoir quelle allait être sa soirée à lui. Sans doute pas beaucoup plus enjouée. Mais qu'est-ce que j'aurais pu faire de toute manière. Il avait sûrement presque quinze ans de moins que moi. Le client suivant s'est raclé la gorge pour me rappeler sa présence. J'étais complètement ailleurs. J'aurais voulu être complètement ailleurs. Mais j'ai continué de passer les paquets de nouilles et les boîtes de thon sur le lecteur à bips.
Il faut que je fasse quelque chose.
juillet 2004