Le type qui répare les saxophones
Depuis le magasin on entend des morceaux de conservations en provenance de la terrasse du café, celle qui est sous l'arbre avec des feuilles énormes en forme de cœur dont personne ne connaît l'espèce. Comme il fait chaud la porte du magasin est ouverte et on entend quelques mots, des bouts de phrases prononcés un peu plus fort, des rires aussi. Parfois une voiture passe dans la rue mais pas très souvent.
Il est penché au dessus de sa table de travail et sifflote sur un air de piano qu'une radio étouffée égrène dans un coin. Il est concentré et inspecte avec sa loupe une des mécaniques du saxophone ténor désossé qui gît sur la table. L'instrument brille sous la petite lampe d'appoint, des reflets jaillissent de chacune des clefs déployées. Au milieu, le corps parait frêle, nu et troué sans toutes les pièces qui chargent sa silhouette, sans ce fouillis rutilant qui lui donnent son allure chaotique. Sur les murs et dans la vitrine de la boutique rutilent des sopranos, un alto, d'autres ténors, une clarinette aussi, des trompinettes un peu en retrait.

Il repose à sa place la pièce qu'il observait et tend la main vers sa voisine. Il vérifie que la colle de la touche de nacre est bien sèche et place un nouveau joint, puis il passe en revue l'ensemble des pièces. Il hoche la tête, satisfait. Il saisit une petite burette d'huile et commence à replacer les clefs, dans l'ordre, avec méthode, en les lubrifiant juste ce qu'il faut.
Après quelques minutes il fait une pose, repose sa burette, se frotte les yeux. Il s'est arrêté de siffler et contemple le champ opératoire sous ses yeux. Un sourire grandit sur son visage. L'opération se passe bien. Il tourne la tête et regarde par la porte ouverte du magasin. De l'air frais rentre dans un léger courant d'air. Un gamin passe en courant sans s'arrêter, ses sandales claquent sur le trottoir et couvrent la radio avant de s'éloigner. Il regarde à nouveau les palettes dorées sur la table, reprend sa burette et continue de recoudre le saxophone. Cette fois il fredonne. Il n'arrive pas à siffler en souriant.
Travelling arrière sur le magasin, les quelques mètres de rue puis la terrasse et l'arbre aux feuilles énormes en forme de cœur.
"Trompinette" n'est pas de moi bien sûr.
décembre 2004
(Souvenirs d'été)