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 La vie des gens 4  ( pensées / idées )

Prenons l'exemple de Gontran.

Gontran travaille dans une PME qui marche bien et fabrique des pièces en plastique pour fournitures de bureau. Son boulot, c'est l'élaboration de formes ergonomiques pour les dévidoirs de rouleaux de ruban adhésif. Il est chef de projet. Au début, il était fraîchement sorti de son école de design, avec option ergonomie. Il a eu la chance de retenir l'attention en répondant à une annonce dans Courrier Cadre. Gontran et plutôt discret et pas très bavard, pourtant il sait bien se vendre, surtout quand il sait quel rôle il doit jouer. Lors de l'entretien, il a joué le rôle du jeune diplômé enthousiaste, sûr de compenser son inexpérience par sa motivation. C'est exactement ce qu'on attendait de lui. Alors il a été pris et la période d'euphorie a commencé, celle où il se contentait de faire ses preuves en expédiant les tâches techniques qu'on lui jetait en pâture. Celle où tout glissait avec facilité, où il accomplissait des missions simples en récoltant des éloges.

Gontran a toujours aimé dessiner. Dans sa tête les formes se fixent comme dans la mémoire d'un ordinateur. Il est capable, après avoir observé un profil quelques secondes et fermé les yeux pour en visualiser le souvenir, de redessiner avec un réalisme impressionnant les silhouettes, les attitudes. Au lycée, il passait souvent son ennui en gribouillant dans les marges de ses cours. Ses camarades lui passaient commande de portraits, ou de caricatures de profs. Ses notes n'étaient pas fabuleuses, mais il excellait en biologie pour dessiner les fleurs disséquées, les cellules végétales et les coupes géologiques. Les commentaires flatteurs de ses professeurs le réjouissaient plus que l'admiration de ses pairs.

Dans sa PME, Gontran a fait ses preuves avec aisance. On a vite remarqué sa capacité à saisir une situation dans son ensemble, à voir les implications qui entourent la conception d'une pièce, aussi bien dans la prise en compte, par exemple, des parties métalliques que réalisent les sous-traitants, que des contraintes de fabrication pour la robustesse des pièces. C'est un peu comme s'il visualisait les projets de la même manières que ses dessins. Une vue d'ensemble rapide et synthétique. Il s'est alors vu confier la gestion de projets plus transversaux, avec des gens à gérer, une équipe à manager. Les écoles forment des gens pour une technique. On les recrute pour cette même technique, puis, quand ils ont fait la preuve de leur excellence, on les envoie manager une équipe. Gontran est flatté, le voilà qui gravit à grand pas les échelons de la reconnaissance sociale. Il commence aussi à être angoissé. À force de se l'entendre dire, il a bien compris qu'un boulot d'encadrement est bien plus épanouissant qu'une tâche purement technique sur sa palette graphique et son logiciel de PAO. Certains soirs il se dit qu'il aurait préféré ne pas en changer, mais bien vite il se rappelle que cela fait partie de la réussite de sa carrière.

Le choix des études n'a pas été très compliqué pour Gontran. Même si sa passion du griffonnage ne l'a jamais quitté, il n'a jamais été tenté par les beaux arts. Il a toujours jeté un regard condescendant sur ses camarades qui se croyaient artistes. Leurs tenues ridiculement élaborées et leurs airs de poseurs l'ont toujours exaspéré. Il se demande aujourd'hui parfois si ce n'était un peu de jalousie, l'envie de faire partie de ce monde alors qu'il s'en sentait trop lointain. La certitude que son statut actuel est bien plus confortable lui suffit le plus souvent à oublier les hésitations de sa jeunesse. À l'époque, pour concilier le dessin et ses ambitions de réussite, Gontran a choisi le dessin technique.

Après sa promotion, le travail a pris une place plus importante dans la vie de Gontran. Tandis qu'auparavant il oubliait tout une fois rentré chez lui, il s'est mis à penser à ses projets en regardant la télé le soir. Surtout, il appréhendait de gérer certaines personnalités difficiles dans son équipe. Réclamer le respect des délais, demander des tâches supplémentaires, réprimander les fautifs, toutes ces obligations lui faisaient horreur. Alors il préférait souvent rattraper les retards en travaillant le soir, en faisant des heures sup. Il était plus simple pour lui de se plonger dans les tâches fastidieuses pour corriger les erreurs que de provoquer d'éventuels conflits avec les personnes de son équipe. Ce rythme là a duré une année environ. Mais Gontran ne le supportait plus. Il traînait en permanence avec lui un stress constitué d'un mélange de peur de s'imposer et de honte de ne pouvoir tenir les rênes de son équipe, de ne pas assumer son statut de manager, qui se traduisait par des insomnies et une fatigue généralisée.

Pendant ses études, et encore quelques années par la suite, Gontran avait conservé son habitude de dessiner les silhouettes. Il traînait avec lui en permanence un carnet de croquis. Son territoire favori était les terrasses de café. Il y dégainait son critérium et son estampe et croquais les autres clients. Les clientes aux jolis profils avaient sa préférence. Il les observait intensément pendant quelques secondes, mémorisant la forme de la nuque, le dessin des sourcils, le galbe des lèvres, puis les dessinait en quelques traits précis, presque sans retouche. Ensuite il ombrait avec son estampe pour donner le relief et la touche de réalisme qui manquait. C'est d'ailleurs comme cela qu'il avait séduit Sylvie, dont la forme du nez était parfaite et qui avait été fascinée par ce type romantique et intriguant qui dessinait si bien.

Le stress est un peu la rançon de la gloire dans le monde du travail. Aussi Gontran n'a pas envisagé de baisser les bras. Même si l'envie de fuir l'a parfois effleuré, surtout pendant ses insomnies, il n'a jamais envisagé cette option sérieusement. Elle aurait représenté un retour en arrière impossible, il n'aurait pas pu redescendre dans l'échelle de la reconnaissance sociale. Si l'angoisse s'emparait de lui, alors il lui fallait l'apprivoiser. Il s'est donc intéressé au zen, au yoga, à la relaxation. Errant dans le rayon bien-être des librairies il a accumulé un patchwork à base de bouddhisme, de sophrologie et de programmation neurolinguistique. N'épousant complètement aucune méthode, mais piochant les astuces qui lui plaisaient ou lui paraissaient facilement applicables. Quelques unes portaient leur fruit, comme le hatha yoga et surtout la respiration pranayama. Associées à quelques rudiments de philosophie bouddhique et des cours particuliers de yoga, ces techniques permirent à Gontran d'être plus serein dans son travail. Quand il sentait des poussées d'anxiété arriver, il se concentrait sur sa respiration pour en maîtriser le rythme, contrôler ses abdominaux. Il visualisait un moment apaisant parmi ses souvenirs, alors le calme revenait en lui et il souriait tel le bouddha.

Gontran est heureux de son sort, l'ambiance de son travail est motivante et dynamique. Le calme qu'il parvient à recouvrer dans les situations de stress on désormais fait de lui un bon manager. Il sait distiller les compliments, motiver les troupes, être ferme et intransigeant quand il le faut. Il sait reconnaître les qualités des autres tout comme ses propres erreurs. Sans se jeter des fleurs il pense que son équipe apprécie de travailler avec lui. La dernière collection de dévidoirs de ruban adhésif qu'ils ont mis au point est en train de cartonner, les concurrents n'ont qu'à bien se tenir. Une de ses fiertés et de voir dans les rayons des magasins et chez les gens le fruit de son travail. Sa hiérarchie lui a accordé plus de crédit et d'autonomie.

Quand il s'assoit à une terrasse de café, lors de ses RTT, Gontran regarde d'un air moqueur les jeunes étudiants et leurs airs de bobos ridicules. Mais parfois, les tables des terrasses, les reflets circulaires sur le métal, les chaises en faux osier lui rappellent l'époque où il griffonnait le profil des clientes. Le doute s'empare de lui quelques instants, il aimerait sortir de sa poche son carnet d'esquisses. Il aimerait pouvoir jeter sur le papier ces silhouettes qu'il visualise si bien. Mais, dans sa poche, il n'y a plus que son Palm. Il aimerait se sentir proche de ces filles un peu bohèmes, aux écharpes bariolées, aux chignons indisciplinés et aux pantalons trop larges. Dans ces moments, les problèmes qu'il lui reste à gérer dans son travail en profitent pour resurgir. Les comptes à rendre à la direction, le différent à gérer avec un fournisseur. Pour juguler l'angoisse qui menace de s'emparer de lui, il se répète qu'il a fait le bon choix. Il se concentre sur sa respiration, se force à profiter du soleil, s'efforce de sentir le vent sur son visage. Il fait quelques inspirations pranayama pour se détendre, il pense à ses dernières vacances en Bretagne. À nouveau serein, il se détend sur sa chaise, saisit son demi de Guinness devant lui et le sourire du bouddha se dessine sur ses lèvres.

avril 2005

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