bord
idées gueule blues pensées

idees   


 La vie des gens 5  ( pensées / idées )

Idole

Je le suivais depuis des années. Depuis que j'avais 17 ans en fait. J'étais au lycée quand j'ai entendu sa première chanson. Je me rappelle exactement : j'étais dans le bus scolaire qui me ramenait chez moi, j'étais assis du côté gauche, comme à mon habitude. Et puis sa chanson est passée à la radio. Quatre minutes treize d'yeux écarquillés. Je n'avais jamais rien entendu de tel, c'était bondissant, mélodique, mélancolique, puissant. Ça m'a dressé, le peu de poil que j'avais sur les bras. À l'époque je n'avais rien compris aux paroles, mon anglais était trop médiocre, mais j'avais adoré la mélodie, l'ambiance, la voix, tout. J'ai demandé dans tout le bus si quelqu'un connaissait, mais non, personne n'avait jamais entendu cette chanson.

J'ai cherché frénétiquement plusieurs jours pour savoir qui en était l'auteur, maudissant l'habitude des animateurs de radio de ne pas présenter les artistes. Puis un soir en faisant mes devoirs, elle est repassée, j'ai jeté mon crayon et me suis jeté à genoux, l'oreille collée aux haut-parleurs de mon petit poste de radio. Encore une fois, quatre minutes de transe. Cette fois le type donna le nom. J'ai noté ce que j'ai pu en essayant de deviner l'orthographe. Le samedi suivant, je suis allé faire les courses avec ma mère. Au rayon disques, j'ai mis longtemps avant de trouver, j'avais mal écrit le nom et longtemps cherché au mauvais endroit. Le disque était étrange, une photo d'une vieille femme ridée qui tirait la langue. En passant à la caisse, ma mère m'a demandé ce que j'écoutais comme bêtises en voyant la pochette du disque.

J'ai écouté religieusement ce disque pendant plusieurs semaines, en boucle. Les premières écoutes m'avaient désarçonné. Ça ne ressemblait à rien de ce que j'écoutais à l'époque, c'est-à-dire pas grand-chose à part les tubes de la radio. C'était très étrange, assez difficile à comprendre pour mes oreilles novices. Au début j'étais déçu, seule la chanson de la radio trouvait grâce à mes oreilles. Et puis j'ai fini par aimer tout, à force d'écoute. Aujourd'hui je sais que, malgré tout, je lui dois ma sensibilité musicale. J'ai l'impression que cette chanson, celle du bus, que je trouve désormais facile et un peu putassière, n'était qu'un appas pour me faire rentrer dans cet univers de mélodies étranges et un peu branques qui m'attirent aujourd'hui.

Je me suis, depuis ce fameux jour, imprégné de l'univers bizarre de ce type. J'ai commencé à m'intéresser aux paroles et à les comprendre. Ce type parlait de désillusion, de la vie, de ses peurs, de l'amour. Rien de très original pour un chanteur de pop rock. Mais son ton ironique et détaché, ses notes d'humour, ce décalage entre des textes déchirants et des mélodies délirantes et cosmiques faisaient mouche. C'était un détachement, une ironie, une prise de distance qui me correspondait parfaitement. Ce type modelait mon univers autant qu'il lui correspondait. C'est difficile à croire mais il a vraiment été déterminant dans mon approche de la vie, dans mon état d'esprit.

Comme tous les ados attardés fascinés par quelqu'un, j'ai cherché à connaître sa vie. Il était difficile d'en apprendre beaucoup : à part la chanson initiatrice qui avait eu un succès relatif à la radio, il était très peu diffusé, et pas médiatisé. Ne trouvant rien j'ai fantasmé le personnage. C'était mon idéal. Il était ce que je voulais être. Des textes de ses chansons, qui semblaient en partie autobiographiques, je devinais sa vie. Je ne voudrais pas donner l'impression d'être un fanatique béat : j'écoutais bien d'autres choses et je n'en étais pas au point de tout faire pour le suivre, comme acheter des billets pour le voir en concert aux Etats-Unis. C'était un modèle, un compagnon. J'achetais ses albums au fur et à mesure, je suivais et appréciais son évolution artistique, qui s'éloignait de la pop pour se tourner vers de la folk étrange, mélodique, parfois orchestrale. Il délaissait les samples insolites et se tournait vers une orchestration acoustique et dépouillée. Je suivais aussi son évolution personnelle, m'amusait de voir les marques de l'âge sur son visage en me rappelant son air poupin sur le premier album. Il vieillissait en même temps que moi, juste avec quelques années d'avance. Les thèmes de ces chansons étaient toujours les aléas de la vie, mais sous un angle qui évoluait avec le personnage. Ce type avait vraiment un univers à part, fascinant et unique. C'est étrange que j'en parle au passé, il n'est pourtant pas mort.

Ce n'était qu'une vedette de second ordre sur le plan de la notoriété, mais cela faisait aussi partie de mon admiration, il ne jouait pas le jeu du star-system, ne composait rien qui soit susceptible d'être un hit à la radio. Son indépendance d'esprit, sa liberté de création me plaisait plus que tout. Puis un jour, une de ses tournées passa par la France. Je me suis jeté sur une billetterie dès que je l'ai appris pour être sûr de ne pas le rater. Il me restait trois mois à attendre, c'était il y a quatre mois. Je supposais qu'il n'allait pas jouer que des titres du dernier album alors j'ai réécouté toute sa discographie, pour mettre en situation. J'espérais pouvoir le voir dans les loges, je connaissais assez bien la salle et Seb, un ami, bossait dans le staff technique. Grâce à lui j'avais déjà approché certains artistes. Je ne savais pas ce que je m'imaginais lui dire, sans doute juste que j'adorais ce qu'il faisait. Lui demander un autographe aussi.

Le jour fatidique est arrivé. Le concert était fabuleux. Deux heures de grâce. Il était à la guitare acoustique, accompagné d'une violoncelliste, d'un clarinettiste et d'un percussionniste. L'instrumentation minimaliste lui permettait de revisiter tous ses morceaux sous une nouvelle approche. On reconnaît les talents d'écriture au fait que n'importe quelle instrumentation convient aux chansons. J'ai redécouvert des nouveaux aspects de tous ces titres que je connaissais pourtant par coeur. Mon admiration est encore montée d'un cran. J'ai rarement vu un chanteur réussir à créer une telle ambiance de proximité. Il blaguait entre les chansons et vous mettais les larmes aux yeux juste après. J'ai passé tout le concert dans la troposphère, le sourire aux lèvres, loin du monde. Il jouait au coin du feu pour chaque spectateur.

Après deux rappels, le concert s'est achevé, il est retourné dans les loges, suivi par les applaudissements du public qui n'ont cessé que quand les lumières se sont rallumées. Je me suis glissé vers les gardiens bloquant l'entrée des loges. Seb était dans le coin, je l'ai appelé et il a fait signe de me laisser passer. J'étais surexcité, le cœur cacophonique. Quand je l'ai enfin aperçu, il discutait, souriant, avec quelques fans qui avaient également réussi à passer la sécurité. Comment l'aborder, comment lui dire ce que j'avais ressenti dans ce concert, comment lui faire comprendre ce qu'il était pour moi, comment, si ce n'est le remercier simplement pour ce qu'il était ? Je me suis approché, il a tourné la tête dans ma direction et son sourire a disparu. Il s'est adressé au staff technique avec un air peiné :

"Hey guys, why did you let that nigger approach me ?"

La foudre. Un choc inprécis mais violent. Je n'ai pas analysé tout de suite. J'ai vraiment mis longtemps à comprendre, j'ai regardé autour de moi, les gens avaient l'air abattus et désolés. J'ai compris bien plus tard, bien après avoir été raccompagné loin des loges, soufflé, bien après être sorti de la salle, cotonneux, c'est uniquement dans ma voiture que j'ai réalisé.

En rentrant j'ai balancé tout ses disques dans le vide ordure.

juin 2005

m'écrire