Celle ci n'est pas terminée, une partie reste à faire...
Rêves d'une vie
Paul Vedrennes se tenait sur le pallier de son appartement, la main sur la poignée glacée de la porte. Il jeta un dernier coup d’œil en arrière, l’esprit encore chargé des images du rêve qu’il avait fait. La lumière émergente de cette journée d’hiver donnait un ton triste aux meubles de l’entrée. Il referma la porte avec un soupir avant de glisser les clefs dans la serrure et de la verrouiller. Le claquement métallique du loquet retentit dans la cage d’escalier. Ce dernier détail lui arracha un sourire : il n’avait en effet aucune raison de fermer la porte a clef. Il l’avait simplement fait par habitude, comme un réflexe conditionné.
Il avait attendu ce jour depuis longtemps. A présent qu’il était arrivé, il était surpris de s’y être si peu préparé et se raccrochait à ces gestes routiniers, comme s’il s’agissait d’une journée comme une autre. Ce n’est pas parce qu’il n’y avait jamais réfléchi, au contraire. Seulement, il avait attendu et espéré ce jour et ne s’était jamais imaginé la manière dont cela arriverait. Il descendit les escaliers de moquette rouge usée, lentement. Arrivé au rez-de-chaussée il glissa ses clefs dans sa boîte aux lettres et sortit affronter le vent. Il avait pris sa décision.

Les premiers rayons de soleil commençaient à réchauffer l’atmosphère et donnaient vie aux façades ternies par la pollution. Paul Vedrennes traversa la rue entre les automobiles pressées et se dirigea vers la bouche de métro la plus proche, comme tous les matins. La chaleur moite l’accueillit comme une haleine fétide alors qu’il atteignait les dernières marches. Il remarqua ironiquement qu’il n’avait fait que descendre depuis qu’il avait quitté son appartement. C’était sa descente aux enfers en quelque sorte.
Les visages éteints des travailleurs en retard se pressèrent autour de lui dans le vacarme habituel. Encore une volée de marches à descendre - toujours descendre - des épaules à bousculer et il se retrouva sur le quai, dans le courant d’air du métro qui quittait l’autre voie. Il aurait pu le faire ici, tout de suite et sans attendre, mais cela paraissait presque indécent. Il lui fallait un peu de temps. Il décida de prendre la prochaine rame.
Elle arriva quelques minutes plus tard avec un sifflement sourd et s’immobilisa. Court instant de répit avant que les portes automatiques ne s’ouvrent en laissant sortir un flot de voyageurs. Quand celui-ci fut tari, il monta et s’installa sur un strapontin, face a un homme d’aspect douteux qui lisait un journal froissé, sans doute ramassé à même le sol. La tête contre la vitre et ses vibrations, Paul regardait vaguement le défilement des câbles sur les murs. Il laissa libre court à ses pensées.
Paul Vedrennes approchait de la cinquantaine, ses tempes grisonnantes contrastaient avec ses cheveux bruns. Il avait un visage plutôt quelconque, un menton fuyant, et des yeux clairs souvent dans le vague. Cet air absent lui venait de son enfance, depuis son tout premier Rêve à l’âge de sept ans, et surtout de ce qui avait suivi.
C’était en plein hiver. Lors de cette nuit, il rêva de sa mère. Cela n’avait rien d’extraordinaire en soit, seulement ce rêve était particulièrement réaliste. C’est pour cela que plus tard il appela cela un Rêve avec une majuscule. Il lui arriva même de penser qu’il s’agissait plus d’une projection physique que d’un rêve, tant tout ce qu’il y voyait semblait tangible. Au cours de celui-ci, sa mère était couchée sur un lit d’hôpital. Il faisait nuit. C’était une chambre meublée d’un simple lit de fer et d’une table de chevet. Elle était là, immobile. Paul voulu toucher la main de sa mère, mais il n’existait pas dans cette scène, et n’avait aucun contrôle sur le Rêve. A cet instant, une femme en blouse blanche entra et s’approcha du lit. Elle eut un air surpris puis saisit le pâle bras qui dépassait des draps, et en palpa le poignet. Aussitôt, elle sortit de la chambre et revint une minute plus tard en compagnie d’un médecin. Celui-ci répéta les gestes de l’infirmière, puis secoua la tête et quitta la pièce en donnant quelques instructions à l’infirmière.
Paul ne les entendit pas, il s’était réveillé, les yeux grands ouverts, fixés sur les imperfections du plafond. Il se rendit compte qu’il serrait les draps à pleine main. Il courut dans la chambre de ses parents pour s’assoupir dans leurs chaleurs protectrices.
Le lendemain, au matin, il ne lui restait de ce rêve que quelques souvenirs diffus et une vague sensation de malaise au sujet de sa mère. Il partit à l’école comme tous les matins. Il se rappelait encore aujourd’hui de la lumière fade de cette matinée pluvieuse et grise, du bruissement des voitures sur la route mouillée. Une fine bruine rafraîchissait ses joues. Au cours de la matinée, il rêvassait sur son pupitre de bois tailladé, lisant les graffitis de ses prédécesseurs. Soudain, le directeur de l’école entra dans la salle, interrompant le cours. Il avait un air grave et soucieux. Il appela Paul et lui demanda de venir avec lui. Celui-ci sorti, soudain pris d’angoisse. Quelque chose de grave s’était passé et s’était au sujet de sa mère, il en était sûr. Il en fit part au directeur qui n’avait pas encore dit un mot alors qu’ils entraient dans son bureau. Celui-ci soupira, regarda un instant la cour de récréation au travers des carreaux humides.
" Ton père ne va pas tarder à arriver. "
Il ne cessa pas de pleurer le temps que son père vienne le chercher, faisant irruption dans la pièce les yeux rougis et le souffle court. Sa mère avait fait une crise cardiaque. Elle était à l’hôpital dans un état grave. Elle avait toujours eut le cœur fragile. C’est ce que son père essaya de lui dire dans la voiture, dans l’atmosphère tendue de l’habitacle. Il lui expliqua avec des mots simples qu’il pouvait comprendre, du haut de ses sept ans.
Elle mourut avant qu’ils n’arrivent à l’hôpital. Au retour jusqu'à la maison, on n’entendait que le bruit du moteur, le crissement des chaussures mouillées sur les pédales se mêlant aux sanglots des essuie-glaces.
Paul n’avait rien pu faire. Pourtant, il avait su. Ce problème l’obséda pendant longtemps. Il l’obsède toujours en fait.
Le métro ralentit avant de s’arrêter dans une station surpeuplée à cette heure d’affluence. L’homme d’aspect douteux assis en face de lui se leva en marmonnant et lâcha un pet sonore. Paul ne pu s’empêcher de sourire en voyant l’air choqué que prit une vieille femme non loin de lui. L’idée que sa vie n’était qu’un immense mélo mal ficelé lui apporta un autre sourire, plus amer cette fois.
Les portes s’ouvrirent et laissèrent place au flux des voyageurs, un homme d’une trentaine d’années, jeune cadre dynamique avec son attaché-case prit la place laissée libre par l’homme d’aspect douteux. Il était assis droit comme un i, tapotant nerveusement la poignée de sa mallette. Paul détacha son attention de lui.
Il fallait qu’il se décide, il n’allait pas passer sa journée dans le métro. Pourtant, il continua à rêvasser, comme s’il avait tout son temps, comme s’il allait simplement se rendre à son lieu de travail pour une petite journée bien routinière. Ses collègues allaient l’attendre aujourd’hui.
C’est dans un état d’esprit d’impuissance que Paul avait grandi, cela à la suite de son premier Rêve. Il n’en avait d’ailleurs fait que deux dans sa vie, trois avec celui de cette nuit. Celui qu’il avait si longtemps attendu.
Toujours est-il qu’à sept ans, Paul ne réalisait pas vraiment ce qu’il lui était arrivé. C’était une expérience ponctuelle et inexpliquée. Il avait vu la mort de sa mère et n’avait rien pu faire. Ce n’est que plus tard qu’il avança dans la compréhension de ce phénomène. Alors qu’il devenait un homme. Il n’avait jamais cru que son rêve puisse être un hasard, il en eut la confirmation quelques années plus tard, alors qu’il s’était cassé un doigt au cours d’un match de volley. Alors qu’il attendait à l'hôpital, il vit passer une infirmière. Il reconnut tout de suite celle de son Rêve et couru pour lui parler, vérifier qu’il s’agissait bien d’elle, avoir une preuve. Evidemment, elle ne se rappelait de rien.
Il se fit sa propre idée du destin, comme quelque chose de défini mais que l’on pouvait modifier. Du moins c’est ce qu’il espérait. Le fait de penser que tout était écrit, inéluctable, lui paraissait insupportable. Pourtant c’est ce que pouvait laisser penser son Rêve. Mais à la suite de nombreuses années de réflexion, il avait déduit que les choses étaient déterminées avec une marge d’erreur, et que l’on pouvait les modifier. C’était à la fois rassurant pour lui de savoir qu’il avait la main sur son destin, mais aussi terrifiant : il aurait pu dire à sa mère de se ménager ce jour-là, de ne pas se surmener.
Dans un freinement saccadé, la rame s’arrêta. C’était la station Saint Jacques, avec ses murs en pierres dernières des vitres, et sa lumière moderne. C’est là qu’il descendait tous les jours pour son travail. Paul décida que le moment était venu. Il descendit en même temps que les autres voyageurs. Il s’immobilisa sur le quai, laissant passer les gens de part et d’autres de lui. Ils l’ignoraient complètement. C’est ce qui le frappa à cet instant. Il s’apprêtait à démontrer quelque chose de fondamental. La réponse à une question que tout le monde s’est posée un jour. Evidemment, il n’en laisserait pas de traces. Mais de toutes façons personne ne l’aurait cru. Les gens penseraient que c’était pour se consoler de la perte de ses proches qu’il s’était inventé une telle histoire.