Archives par étiquette : caffenol

Monte Isola

Arbitrage difficile entre l’envie de faire un break des sténopés et le besoin de faire des photos grand format. J’ai donc revissé le vieil objectif allemand sur la vieille chambre russe. L’occasion de remettre la tête sous le drap noir et de jouer avec le plan de netteté. Tout ceci bien évidemment peinturluré de caffenol… Qui parlait d’obsession ?

Chambre FKD 13×18 cm
Leitmeyr 240 mm @ f/4.5 1/30s
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Le palais

Une pause un peu longue due à pas mal de boulot, ainsi qu’à un travail perso qui suit son cours et qui nécessite entre autres la fabrication d’un appareil photographique à sténopé. Cette étape est bientôt finie.
Petit test de la bestiole afin d’alimenter le blog : ça fonctionne.

Appareil sténopé maison 18×24 cm
Sténopé 0,44 mm
1 minute d’exposition
Papier Ilford RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Transept sud

L’argent du beurre, sans faire le beurre.
On connait tous le dicton : vouloir le beurre et l’argent du beurre, ainsi que ses variantes incluant la crémière. Mais on oublie souvent ce qui précède, à savoir la fabrication du beurre. Vouloir le beurre et l’argent du beurre est une problématique de commerçant. L’ouvrier n’est pas concerné : il a d’abord le beurre à baratter. J’ai l’impression que la plupart du temps, ce n’est pas tant qu’on voudrait le beurre et l’argent du beurre. D’ailleurs, que ferait-on de tout ce beurre ? Il n’y a plus de place dans le frigo, et il faut éviter de manger trop gras, trop salé, trop sucré. Non, on ne voudrait pas les deux : on voudrait juste l’argent du beurre, mais sans avoir à faire le beurre. Le patron de la crèmerie y arrive assez bien. Mais si l’on n’est pas patron, il faut bien mettre la main à la pâte, ou dans la crème pour ce qui nous concerne. Déjà, avant d’avoir la crème, il faut traire la vache, puis écrémer le lait en le laissant reposer ou en le centrifugeant, c’est là qu’on obtient la crème. Ensuite il faut l’agiter pour inverser la phase et former le beurre. Mais on n’a pas encore terminé : il faut le laver pour le séparer du babeurre, le malaxer pour en faire une pâte homogène, puis, enfin, le mouler pour obtenir cette petite brique de gras. C’est du boulot. Dans la vraie vie, le parallèle, c’est que nous voudrions le talent sans le travail, le succès sans l’acharnement, la célébrité sans les courbettes, l’argent sans le risque, la passion sans l’isolement, la sérénité sans l’expérience, l’expérience sans l’échec. Mais ça ne fonctionne pas ainsi. Pour tout cela, il y a bien plus de phases et de temps que pour la fabrication du beurre.
Après cette démonstration lipidique, on se retrouve incidemment avec cette vieille expression encore plus rance que le beurre invendu : on n’a rien sans rien.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
3 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

La clairière

Ne pas négliger l’importance de la préparation et de la persévérance en photographie. Partir avec seulement 4 châssis grand format chargés de papiers photo incite à ne pas photographier n’importe quoi, à ne pas gâcher du temps et du papier. Mais parfois, même en ayant une idée en tête, la lumière ne se prête pas au sujet que l’on a repéré. Lors de mon premier passage dans cette clairière, la lumière était à contre jour, éclairant seulement la marre par taches et plongeant le bâtiment dans l’ombre. Une approximation à la louche de la course du soleil dans le ciel m’a indiqué que le matin serait plus propice à une belle mise en lumière. J’aurais pu me décourager, mais le lieux était suffisamment magique pour m’inciter à y retourner spécialement dans les bonnes conditions. J’y suis donc retourné deux jours plus tard, juste à temps avant le contre jour.

La photo de ce lavoir est le parfait miroir de la photo de la dernière fois au cours de laquelle je parlais de sérendipité, et qui justement a été prise de manière imprévue non loin de ce lavoir lors de ma première tentative ratée. Les contre jours peuvent parfois avoir leurs bons côtés.

(Pour ceux qui souhaiteraient se rendre dans ce minuscule havre de paix, il se situe à Curtil-Saint-Seine, dans une combe au bout du chemin qui part de l’église).


Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
15 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Fond de combe

Ne pas négliger l’importance de la sérendipité en photographie. Partir avec seulement 4 chassis grand format chargés de papiers photo incite à prévoir ses lieux de recherche photographique, à avoir un but précis, une idée derrière la tête. Mais parfois (souvent ?) le meilleur arrive au détour d’un chemin, d’une combe, d’un lieu non programmé, quand la lumière frappe à contre jour les feuilles fraîchement bourgeonnées des branches et surligne les contours des hêtres. Cela me rappelle cet adage que j’oublie trop souvent : « go out and take pictures », ainsi que le fameux conseil « wear good shoes » de David Hurn de chez Magnum. Cela me rappelle aussi mes premiers temps de découverte de la photographie, quand je partais sans but précis. De ces expéditions le nez au vent, je ramenais des images dont je ne rougirais pas aujourd’hui. C’est une bonne chose de réfléchir et de programmer ses séries et ses destinations, mais il est rare que l’heureuse combinaison des lumières et des lieux soit prévisible et se prête à l’anticipation. Se rappeler de rester ouvert à l’imprévu, même si en grand format il est mentalement difficile de sacrifier une des rares prises de vues pour une image qui n’était pas au programme.


Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Le temps de la pensée

J’ai pour habitude de détester les analyses artistiques alambiquées, de celles qui ressemblent à des justifications a posteriori qui se saoulent de leurs propres mots. Pourtant je réfléchissais l’autre jour – encore – à la photographie au sténopé, au temps de pose long et à ses conséquences. J’étais occupé à faire un classement des différents temps de pose et des processus mentaux qui pouvaient y être associés. Je vous expose ici le fruit de ces réflexions, je crains qu’il ne ressemble lui aussi à une justification a posteriori, mais puisque j’en suis l’auteur, je ne parviens pas à la détester.

Pour l’immense majorité des photos que nous rencontrons, le temps de pose de la prise de vue est inférieur au quart de secondes. C’est logique : un temps de pose plus long nécessite l’utilisation d’un trépied, faute de quoi l’image sera floue. Depuis l’invention du gélatino-bromure à la fin du dix-neuvième siècle et son amélioration au début du vingtième, les films photographiques sont suffisamment sensibles pour permettre des temps poses assez courts pour la prise de vue à mains levées. Depuis ce temps, le trépied a été relégué dans l’attirail du photographe « pro », et encore, pour des besoins spécifiques. Ainsi, les photos habituelles sont une capture de fines tranches de temps d’une fraction de seconde. Des instantanés. Que peut-il se passer mentalement pendant une fraction de secondes ? C’est le temps de la perception immédiate, de la sensation brute, physique. C’est le temps du signal nerveux, du reptilien. Même la peur n’a pas le temps de se manifester, le mouvement de recul précédera la peur qui le justifie. C’est le temps du réflexe.

Entre l’instantané et le sténopé, on trouve une catégorie intermédiaire et bâtarde : la pose longue, mais de durée modérée : seulement quelques secondes. On y trouve les photos floues, les filés, les poses nocturnes sur pied. La première différence porte sur l’utilisation d’un trépied, et le temps d’installation qu’il nécessite. C’est une préparation, une réflexion en amont. Mais la durée de la pose en elle même correspond au temps de l’émotion. En quelques secondes, on dépasse le temps de la sensation, l’émotion a pu s’installer, le cerveau mammalien s’activer. En quelques secondes, la joie, la colère peuvent s’exprimer, mais la compréhension reste balbutiante, les mots et les pensées n’ont pas le temps de s’organiser.

Enfin, nous arrivons sur les terres du sténopé sur papier, celui des poses de plusieurs minutes. À ce moment de la démonstration, vous avez bien compris que l’on arrive au stade de la pensée, de la réflexion, de la compréhension, celui du néocortex. Je sais bien que la théorie du cerveau triunique est périmée, mais autant terminer le parallèle. Après tout il s’agit d’un enfumage verbal, d’une justification a posteriori, ce ne sont pas des concepts scientifiques obsolètes qui vont m’arrêter. Donc, en plusieurs minutes vous avez le temps de vous interroger, d’imaginer. Le fil des pensées peut se dérouler, se construire. Le dialogue intérieur peut suivre son fil plus ou moins logique. Vous pouvez réfléchir à la signification – ou à l’inutilité – de ce que vous faites. Vous avez même le temps de discuter. (Au cours de cette photo de l’autre jour, quatre personnes sont venues me parler et m’interroger sur l’étrangeté et l’ancienneté de mon appareil). Le temps de la réflexion laisse aussi la place aux doutes propres aux sténopés : le cadrage sera-t-il tel qu’espéré ? l’exposition bien estimée ? Les doutes passés, si votre sagesse est suffisante, le temps restant pourra être consacré à l’imprégnation du lieu, de l’atmosphère et de l’instant. Il pourra, si vous êtes sages, être consacré à la sérénité.


Château de Mâlain
Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
4 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Saint Michel

Est-ce le printemps ? Le soleil ? La température ? Retour de la motivation avec une grande escapade à 100 mètres de chez moi. Ces chères cloches qui rythment les heures de mon quotidien. Au passage un petit test d’exposition et son impact sur le contraste : eh bien disons que ça contraste ! Peut être une possibilité d’en obtenir un cyanotype valable. Hâte de tester ça !

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
2 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Zumaia #1

[Suite des digressions sur la prise de vue au sténopé.]
Quand on travaille au sténopé, il convient d’oublier les principes habituels de la photographie : choix du moment, isolement du sujet par le cadrage et la mise au point, tout ceci est impossible à utiliser, ou en tout cas à choisir avec précision.
Dans la photo classique, le champ de vision relativement réduit demande de réfléchir à un choix de cadre, de sélectionner la portion du monde qui nous entoure qui constituera la photo. Au sténopé grand angle, il n’y a pratiquement pas de sélection possible, c’est l’intégralité de ce qui se trouve face à l’appareil qui constituera l’image. Plus qu’un cadrage, c’est donc un endroit qu’il faut choisir : la barycentre visuel du lieu à photographier.
Dans mes photos classiques, je travaille souvent à grande ouverture, parce que j’aime obtenir une profondeur de champ réduite qui isole un élément de l’image par sa netteté ressortant du flou d’arrière plan. Au sténopé, il n’y a pas de mise au point. Tout est également net – ou peu net, c’est selon. Là encore, c’est le lieu dans son ensemble qui s’impose au sténopé, un enregistrement brut du monde alentour. Pas d’astuce possible autre que le placement le plus frontal et intégré au sujet pour le mettre en avant.
Enfin, dans la photo classiques, on choisit le moment de la prise de vue, celui-ci étant une infime tranche de temps d’une fraction de seconde. Au sténopé sur papier, la sensibilité associée à la petitesse du trou d’épingle nécessitent des temps d’exposition d’un minimum de 3 minutes en plein soleil. Il est donc impossible de figer un instant, le sténopé enregistre le passage du temps, lisse les mouvements, le glissement des nuages, le balancement des branches.
Oublier ces considérations est la cause des ratés sténopesques. Ces photos au manque d’impact, où l’on a oublié qu’il ne suffit pas de pointer la boite en bois dans une direction, mais que tout le travail est de sentir le point névralgique et le moment qui méritent d’être happés.
L’abandon de ces choix intrinsèquement liés à la photographie peut être inquiétant tant qu’on tente de garder un contrôle, mais si l’on dépasse ce cap, il devient au contraire apaisant, summum du lâché prise photographique.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Rocamadour #2

Prendre une photo au sténopé, c’est poser une boîte en bois quasiment aveugle en face de ce que l’on veut photographier. Le cadrage procède d’un mélange de science approximative, de pifométrie analytique et d’espérance fataliste. La boîte en bois que j’utilise permet d’obtenir un très grand angle de vue. J’avais fait une fois le calcul de l’équivalent en 24×36, mais je ne suis plus très sûr de me rappeler du résultat, et ce n’est pas très parlant de toute façon. En gros l’angle correspond quasiment à tout ce qui se trouve en face de moi. Ma technique de visée a l’avantage d’être simple, et l’inconvénient de donner un air passablement idiot si l’on est observé en cours de processus. Voyez plutôt : une fois devant le sujet, il faut regarder bien en face et sans bouger la tête, puis fermer l’œil gauche et regarder où s’arrête son champ de vision sur la gauche. Ce sera le bord gauche du cadre. Comme vous l’avez maintenant deviné, il convient ensuite de procéder de même en fermant l’œil droit. On peut ainsi délimiter les bords gauche et droit du cadrage. Si vous avez tenté la manœuvre, vous avez pu constater le ridicule du clignement associé aux mouvements oculaires. C’est encore pire pour les cadrages verticaux, car il faut procéder de même, mais en penchant la tête à 90° sur le côté. Passé l’instant de malaise, ça fonctionne plutôt bien pour la cadrage horizontal une fois que l’on a aligné la boite en bois sur l’axe de la visée. Le cadrage vertical quant à lui est un peu plus aléatoire.
La suite à la prochaine photo.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Rocamadour #1

Après avoir vu La Vie est belle – le film de Capra, pas celui de Benigni – j’en viens à réfléchir pas mal, en particulier au statut d’observateur. Parmi les thèmes abordés, le film met en avant l’impact que nous avons sur la vie des autres. Georges Bailey, le héro, en a un très important : il sauve son frère de la noyade, évite une erreur à un pharmacien, sauve plusieurs fois l’entreprise de son père de la faillite, lutte contre l’influence néfaste d’un homme d’affaire. La plupart de ces actions, ils les mène à contre-cœur et au détriment de ses aspirations personnelles : parcourir le monde, construire des projets de grande envergure…
Voilà un bien bel os à ronger. Car si l’ont suit le raisonnement de Capra, la vie vaut d’être vécue de part ce que l’on apporte aux autres. Alors, que penser de l’observateur, qui, volontairement ou non, cherche à réduire son impact sur la vie d’autrui ? Que penser du rôle de témoin ? A-t-il un impact sur ceux qui l’entourent ? Peut-il les aider en témoignant, en gardant une trace ? L’observateur rate-t-il gentiment sa vie en regardant celle des autres ? J’imagine que tout ceci dépend de la façon d’observer et de ce que l’on en fait. En témoigne-t-on d’une manière qui soit utile aux autres ? qui rendent la vie meilleure que si on ne le faisait pas ? meilleure que si l’on n’était pas né (pour faire écho aux questionnements de Georges Bailey) ?

Voilà le gros os à ronger que laisse Capra, un filtre intéressant, incisif : ce que l’on prévoit de faire va-t-il rendre le monde meilleur que si l’on ne le faisait pas ? Peut-être pas le monde dans son ensemble, mais au moins le petit monde qui nous entoure. Et la question bonus qui fâche : que deviennent nos aspirations personnelles après avoir passé ce filtre ?
Insérons tout ceci au bas d’une image dans laquelle des dizaines de personnes ont défilé (dans l’escalier), sans laisser une seule trace.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau