Archives par étiquette : sténopé

Fond de combe

Ne pas négliger l’importance de la sérendipité en photographie. Partir avec seulement 4 chassis grand format chargés de papiers photo incite à prévoir ses lieux de recherche photographique, à avoir un but précis, une idée derrière la tête. Mais parfois (souvent ?) le meilleur arrive au détour d’un chemin, d’une combe, d’un lieu non programmé, quand la lumière frappe à contre jour les feuilles fraîchement bourgeonnées des branches et surligne les contours des hêtres. Cela me rappelle cet adage que j’oublie trop souvent : « go out and take pictures », ainsi que le fameux conseil « wear good shoes » de David Hurn de chez Magnum. Cela me rappelle aussi mes premiers temps de découverte de la photographie, quand je partais sans but précis. De ces expéditions le nez au vent, je ramenais des images dont je ne rougirais pas aujourd’hui. C’est une bonne chose de réfléchir et de programmer ses séries et ses destinations, mais il est rare que l’heureuse combinaison des lumières et des lieux soit prévisible et se prête à l’anticipation. Se rappeler de rester ouvert à l’imprévu, même si en grand format il est mentalement difficile de sacrifier une des rares prises de vues pour une image qui n’était pas au programme.


Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Le temps de la pensée

J’ai pour habitude de détester les analyses artistiques alambiquées, de celles qui ressemblent à des justifications a posteriori qui se saoulent de leurs propres mots. Pourtant je réfléchissais l’autre jour – encore – à la photographie au sténopé, au temps de pose long et à ses conséquences. J’étais occupé à faire un classement des différents temps de pose et des processus mentaux qui pouvaient y être associés. Je vous expose ici le fruit de ces réflexions, je crains qu’il ne ressemble lui aussi à une justification a posteriori, mais puisque j’en suis l’auteur, je ne parviens pas à la détester.

Pour l’immense majorité des photos que nous rencontrons, le temps de pose de la prise de vue est inférieur au quart de secondes. C’est logique : un temps de pose plus long nécessite l’utilisation d’un trépied, faute de quoi l’image sera floue. Depuis l’invention du gélatino-bromure à la fin du dix-neuvième siècle et son amélioration au début du vingtième, les films photographiques sont suffisamment sensibles pour permettre des temps poses assez courts pour la prise de vue à mains levées. Depuis ce temps, le trépied a été relégué dans l’attirail du photographe « pro », et encore, pour des besoins spécifiques. Ainsi, les photos habituelles sont une capture de fines tranches de temps d’une fraction de seconde. Des instantanés. Que peut-il se passer mentalement pendant une fraction de secondes ? C’est le temps de la perception immédiate, de la sensation brute, physique. C’est le temps du signal nerveux, du reptilien. Même la peur n’a pas le temps de se manifester, le mouvement de recul précédera la peur qui le justifie. C’est le temps du réflexe.

Entre l’instantané et le sténopé, on trouve une catégorie intermédiaire et bâtarde : la pose longue, mais de durée modérée : seulement quelques secondes. On y trouve les photos floues, les filés, les poses nocturnes sur pied. La première différence porte sur l’utilisation d’un trépied, et le temps d’installation qu’il nécessite. C’est une préparation, une réflexion en amont. Mais la durée de la pose en elle même correspond au temps de l’émotion. En quelques secondes, on dépasse le temps de la sensation, l’émotion a pu s’installer, le cerveau mammalien s’activer. En quelques secondes, la joie, la colère peuvent s’exprimer, mais la compréhension reste balbutiante, les mots et les pensées n’ont pas le temps de s’organiser.

Enfin, nous arrivons sur les terres du sténopé sur papier, celui des poses de plusieurs minutes. À ce moment de la démonstration, vous avez bien compris que l’on arrive au stade de la pensée, de la réflexion, de la compréhension, celui du néocortex. Je sais bien que la théorie du cerveau triunique est périmée, mais autant terminer le parallèle. Après tout il s’agit d’un enfumage verbal, d’une justification a posteriori, ce ne sont pas des concepts scientifiques obsolètes qui vont m’arrêter. Donc, en plusieurs minutes vous avez le temps de vous interroger, d’imaginer. Le fil des pensées peut se dérouler, se construire. Le dialogue intérieur peut suivre son fil plus ou moins logique. Vous pouvez réfléchir à la signification – ou à l’inutilité – de ce que vous faites. Vous avez même le temps de discuter. (Au cours de cette photo de l’autre jour, quatre personnes sont venues me parler et m’interroger sur l’étrangeté et l’ancienneté de mon appareil). Le temps de la réflexion laisse aussi la place aux doutes propres aux sténopés : le cadrage sera-t-il tel qu’espéré ? l’exposition bien estimée ? Les doutes passés, si votre sagesse est suffisante, le temps restant pourra être consacré à l’imprégnation du lieu, de l’atmosphère et de l’instant. Il pourra, si vous êtes sages, être consacré à la sérénité.


Château de Mâlain
Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
4 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Saint Michel

Est-ce le printemps ? Le soleil ? La température ? Retour de la motivation avec une grande escapade à 100 mètres de chez moi. Ces chères cloches qui rythment les heures de mon quotidien. Au passage un petit test d’exposition et son impact sur le contraste : eh bien disons que ça contraste ! Peut être une possibilité d’en obtenir un cyanotype valable. Hâte de tester ça !

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
2 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

31 mars

Ce début d’année a été calme, très calme en publications. Un peu de fatigue, de grippe, d’essais ratés, de cyanotypes, de refonte de mon site pro ainsi que de réflexions de fond sur les projets à venir sont les raisons de ce silence visuel.
Mais voici la fin de la trêve avec une photo d’actualité au sténopé (peut-être un concept à explorer) : le rassemblement place de Libération contre la loi travail.
L’occasion de ressortir l’attirail en bois et ce cher vieux caffenol dont l’odeur commençait à me manquer.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
12 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Zumaia #2

Si les photos que nous prenons sont le reflet de notre état intérieur, ce jour de juillet 2015, je devais être mal cadré, imprécis, océanique, solitaire, pictorialiste (voir surréaliste) et flou.
Pour le cadrage aléatoire, j’expliquais sous cette photo de Rocamadour, que la visée était hasardeuse, et d’autant plus quand l’image était verticale. En voilà une belle preuve…
Pour le surréalisme, ce terme m’est venu car j’ai remarqué que Flickr s’amusait à mettre des tags automatiques sur les photos, et le terme surréalisme revient régulièrement sur ma galerie. Je ne sais pas quel algorithme visuel permet ce type de conclusion, mais ça me plait assez.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Zumaia #1

[Suite des digressions sur la prise de vue au sténopé.]
Quand on travaille au sténopé, il convient d’oublier les principes habituels de la photographie : choix du moment, isolement du sujet par le cadrage et la mise au point, tout ceci est impossible à utiliser, ou en tout cas à choisir avec précision.
Dans la photo classique, le champ de vision relativement réduit demande de réfléchir à un choix de cadre, de sélectionner la portion du monde qui nous entoure qui constituera la photo. Au sténopé grand angle, il n’y a pratiquement pas de sélection possible, c’est l’intégralité de ce qui se trouve face à l’appareil qui constituera l’image. Plus qu’un cadrage, c’est donc un endroit qu’il faut choisir : la barycentre visuel du lieu à photographier.
Dans mes photos classiques, je travaille souvent à grande ouverture, parce que j’aime obtenir une profondeur de champ réduite qui isole un élément de l’image par sa netteté ressortant du flou d’arrière plan. Au sténopé, il n’y a pas de mise au point. Tout est également net – ou peu net, c’est selon. Là encore, c’est le lieu dans son ensemble qui s’impose au sténopé, un enregistrement brut du monde alentour. Pas d’astuce possible autre que le placement le plus frontal et intégré au sujet pour le mettre en avant.
Enfin, dans la photo classiques, on choisit le moment de la prise de vue, celui-ci étant une infime tranche de temps d’une fraction de seconde. Au sténopé sur papier, la sensibilité associée à la petitesse du trou d’épingle nécessitent des temps d’exposition d’un minimum de 3 minutes en plein soleil. Il est donc impossible de figer un instant, le sténopé enregistre le passage du temps, lisse les mouvements, le glissement des nuages, le balancement des branches.
Oublier ces considérations est la cause des ratés sténopesques. Ces photos au manque d’impact, où l’on a oublié qu’il ne suffit pas de pointer la boite en bois dans une direction, mais que tout le travail est de sentir le point névralgique et le moment qui méritent d’être happés.
L’abandon de ces choix intrinsèquement liés à la photographie peut être inquiétant tant qu’on tente de garder un contrôle, mais si l’on dépasse ce cap, il devient au contraire apaisant, summum du lâché prise photographique.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Rocamadour #2

Prendre une photo au sténopé, c’est poser une boîte en bois quasiment aveugle en face de ce que l’on veut photographier. Le cadrage procède d’un mélange de science approximative, de pifométrie analytique et d’espérance fataliste. La boîte en bois que j’utilise permet d’obtenir un très grand angle de vue. J’avais fait une fois le calcul de l’équivalent en 24×36, mais je ne suis plus très sûr de me rappeler du résultat, et ce n’est pas très parlant de toute façon. En gros l’angle correspond quasiment à tout ce qui se trouve en face de moi. Ma technique de visée a l’avantage d’être simple, et l’inconvénient de donner un air passablement idiot si l’on est observé en cours de processus. Voyez plutôt : une fois devant le sujet, il faut regarder bien en face et sans bouger la tête, puis fermer l’œil gauche et regarder où s’arrête son champ de vision sur la gauche. Ce sera le bord gauche du cadre. Comme vous l’avez maintenant deviné, il convient ensuite de procéder de même en fermant l’œil droit. On peut ainsi délimiter les bords gauche et droit du cadrage. Si vous avez tenté la manœuvre, vous avez pu constater le ridicule du clignement associé aux mouvements oculaires. C’est encore pire pour les cadrages verticaux, car il faut procéder de même, mais en penchant la tête à 90° sur le côté. Passé l’instant de malaise, ça fonctionne plutôt bien pour la cadrage horizontal une fois que l’on a aligné la boite en bois sur l’axe de la visée. Le cadrage vertical quant à lui est un peu plus aléatoire.
La suite à la prochaine photo.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Rocamadour #1

Après avoir vu La Vie est belle – le film de Capra, pas celui de Benigni – j’en viens à réfléchir pas mal, en particulier au statut d’observateur. Parmi les thèmes abordés, le film met en avant l’impact que nous avons sur la vie des autres. Georges Bailey, le héro, en a un très important : il sauve son frère de la noyade, évite une erreur à un pharmacien, sauve plusieurs fois l’entreprise de son père de la faillite, lutte contre l’influence néfaste d’un homme d’affaire. La plupart de ces actions, ils les mène à contre-cœur et au détriment de ses aspirations personnelles : parcourir le monde, construire des projets de grande envergure…
Voilà un bien bel os à ronger. Car si l’ont suit le raisonnement de Capra, la vie vaut d’être vécue de part ce que l’on apporte aux autres. Alors, que penser de l’observateur, qui, volontairement ou non, cherche à réduire son impact sur la vie d’autrui ? Que penser du rôle de témoin ? A-t-il un impact sur ceux qui l’entourent ? Peut-il les aider en témoignant, en gardant une trace ? L’observateur rate-t-il gentiment sa vie en regardant celle des autres ? J’imagine que tout ceci dépend de la façon d’observer et de ce que l’on en fait. En témoigne-t-on d’une manière qui soit utile aux autres ? qui rendent la vie meilleure que si on ne le faisait pas ? meilleure que si l’on n’était pas né (pour faire écho aux questionnements de Georges Bailey) ?

Voilà le gros os à ronger que laisse Capra, un filtre intéressant, incisif : ce que l’on prévoit de faire va-t-il rendre le monde meilleur que si l’on ne le faisait pas ? Peut-être pas le monde dans son ensemble, mais au moins le petit monde qui nous entoure. Et la question bonus qui fâche : que deviennent nos aspirations personnelles après avoir passé ce filtre ?
Insérons tout ceci au bas d’une image dans laquelle des dizaines de personnes ont défilé (dans l’escalier), sans laisser une seule trace.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Guggenheim

Un retour au sténopé et au caffenol. Un bon moyen de limiter le nombre de ses photos de vacances : neuf en tout et pour tout. J’imaginais que ce serait facile, mais la technique reste délicate, et les effets de pinceau ainsi que l’exposition subtils à gérer. L’avantage indéniable est que chacun image a son importance. Par forcément pour le spectateur, mais pour le photographe, car c’est la démarche qui reste en mémoire. Rester 5 minutes en plein soleil au pied du musée Guggenheim de Bilbao, regarder des touristes sud-américaines se prendre en selfie dans le champ de la photo en sachant que leur passage ne laissera qu’une trace impossible à distinguer sur les grains d’argent. Le sténopé, c’est enregistrer du temps et du souvenir autant que de la lumière.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
5 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Neuf minutes de route

Si je devais expliquer rationnellement pourquoi faire des photos au sténopé, je mettrais en avant les particularités des images obtenues.

La première d’entre elle serait l’aspect diffus et onirique des images. Elles ne sont pas parfaitement piquées tout simplement parce que le plus petit détail ne peut pas être plus fin que la taille du sténopé. Ce flou, comme toute autre dégradation d’une image, peut facilement être imité informatiquement. Passons donc à la particularité suivante.

Les images au sténopés ont beau ne pas être très nettes, elles ont la même netteté de 0 à l’infini. Ceci permet de cadrer des objets extrêmement proches en gardant l’infini aussi net. Intéressant. Mais les smartphones ont des capteurs tellement petits qu’ils peuvent obtenir un effet quasiment identique. Voyons la suite.

Il s’agit cette fois de l’angle de vue. Les sténopés permettent des images ultra grand angles rectilinéaires. C’est à dire que le champ de vision de l’image est très large, comme celle d’un fish eye, mais sans la déformation arrondie caractéristique. Cette particularité est plus difficile à imiter. On peut l’obtenir soit avec un fish eye et une correction informatique, soit avec un objectif très onéreux, soit en associant plusieurs images avec un logiciel d’assemblage panoramique. Complexe ou onéreux. Voilà donc un point avantageux du sténopé.

Le dernier d’entre eux est le temps de pose. Il est très long. En quoi est-ce un avantage ? Cela peut en devenir un si on met à profit cette caractéristiques pour visualiser le passage du temps. L’association d’un sténopé avec un papier négatif peu sensible permet d’obtenir des temps de pose extrêmement longs : 3 minutes en plein soleil, jusqu’à 12 minutes par temps couvert, plusieurs heures en intérieur. Difficile d’atteindre ces temps de pose avec un appareil classique. Même les filtres x1000, opaques comme des masques de soudeur, ne permettent pas de monter à plus d’une ou deux secondes en plein soleil. C’est sans doute le point le plus intéressant, amusant, mais moyennement rationnel. Une image au sténopé n’est plus un instantané, mais un enregistrement du temps. On doit attendre à côté de l’appareil. Patienter, discuter avec les curieux, j’ai même lu que certains en faisaient une méditation…

J’avoue ne pas avoir consciemment tenté de combiner toutes ces particularités dans l’image ci-dessus, mais je me suis rendu compte qu’elles y étaient presque toutes : le flou onirique, le très grand angle (environ 15mm) qui donne l’impression qu’une C3 est une grosse berline allemande, et le temps de pose de 9 minutes. Voilà qui me donne des pistes sur les prochaines images au sténopé : toujours mettre en avant une ou plusieurs de ces particularités, mettre à profit l’outil.

Chambre FKD 13×18 cm
Sténopé 0,3 mm
9 minutes d’exposition
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau