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Loyaux services

Il peut sembler incongru, voire déplacé, de rendre hommage à un objet manufacturé. Je l’admets. Pour me justifier, j’avancerais que ces chaussures m’ont accompagné pendant 20 ans sur tous les chemins. J’avais donc fini par m’y attacher. Elles ont foulé les falaises des côtes d’Albâtre et d’Émeraude, celles des Pays basques français et espagnol. Elles ont marché en Sicile, cheminé au bord du cratère de Vulcano, parcouru des sols de lave islandais, des dunes belges et des montagnes du Vercors, de nombreux chemins côtiers bretons, et des montagnes cévenoles. Malgré leur coût modique, conçues avant l’avènement de l’obsolescence programmée, elles auront surtout survécu aux ronces, bûches, branches et pierres de bien des sentiers et combes de Bourgogne. Après toutes ses années de loyaux services pédestres, elles sont mortes de leur belle mort près d’un lac de Lombardie, leurs semelles aux crampons érodés ayant fini par se faire la malle, vieillissement inévitable de la colle carcinogène appliquée il y a 20 ans par des ouvriers thaïlandais qui, je l’espère, sont encore en vie.

Chambre FKD 13×18 cm
Leitmeyr 240 mm @ f/4.5 3s
Papier Foma RC
Développement au Caffenol CM appliqué au pinceau

Le guitariste sans abri

C’était en 2007, je me promenais dans le centre ville avec mon Yashica 12 (un vieux reflex bi-objectif). Alors que je prenais en photo des enfants jouant sur la place de la libération, le guitariste sans abri, alors personnage récurrent des rues dijonnaises, apparu à côté de moi et me demanda – mi provocateur, mi imbibé – de le prendre en photo « avec mon vieux truc ». Décontenancé et fébrile, j’improvisais le cadrage et les réglages – la cellule de l’appareil étant depuis longtemps défectueuse –, je sentais qu’il n’aurait pas une patience sans limite pour me laisser trifouiller les diverses molettes. Après le clic et le tour de manivelle, l’homme me remercia en y ajoutant un signe de tête appuyé et partit comme il était venu.
J’ai attendu impatiemment le développement du film, espérant que je n’avais pas complètement foiré l’exposition et la mise au point (qui a déjà essayé de viser rapidement avec un 6×6 me comprendra). Au vu du résultat je pense que non. Ce portrait me tient particulièrement à cœur. Je crois avoir correctement restitué l’attitude de l’instant, et du personnage de manière générale, aidé par la contre-plongée de la visée ventrale.
Par la suite je l’ai recroisé plusieurs fois, son état n’avait pas l’air de s’améliorer. Je me disais à chaque fois que je devrais lui offrir un tirage de son portrait… mais je ne l’avais bien évidemment jamais sur moi. Cela fait maintenant plusieurs années que je ne l’ai pas revu. J’espère qu’il va bien.

(Yashica 12 – Fuji 160S)